* Institut des sciences de l’environnement, Université de Genève

Les spéculations allaient bon train depuis quelques jours et, à la surprise générale, ce ne sont pas les centrales à gaz qui vont effectuer la transition post-nucléaire, si ce n’est pour une part relativement faible. Doris Leuthard a privilégié un scénario plus ambitieux recourant aux énergies renouvelables et à l’efficience énergétique. Même si les discours de la cheffe du DETEC sont déjà plus nuancés, on ne peut que saluer cette prise de position difficile dans un milieu qui s’est souvent révélé très conservateur.

L’une des clés de ce nouveau plan est la place attribuée à l’hydroélectricité. Or, si pour un pays qui produit 54% de son électricité grâce à ses ressources en eau ce point paraît n’être qu’une formalité, il n’en reste pas moins qu’un contexte favorable à son maintien est nécessaire.

Premièrement, il faut se demander quel est le réel potentiel de l’hydroélectricité. En effet, le potentiel économiquement et écologiquement viable est en grande partie déjà exploité. De plus, avec la fin des concessions, la production des centrales actuelles va diminuer car les nouvelles lois vont imposer de relâcher un débit résiduel dans un intérêt environnemental. Les estimations de l’OFEN se veulent rassurantes en estimant que les améliorations des installations actuelles devraient permettre de compenser ces pertes. Cependant, n’oublions pas un acteur que l’on a relégué au second rang depuis Fukushima: le changement climatique. Ce dernier conduira à la réduction jusqu’à 2 TWh de la production hydroélectrique d’ici à 2050. Si ces pertes ne sont pas catastrophiques, la production chutera de manière plus drastique dans la seconde moitié du siècle. En effet, une fois les réserves sous forme de glace fortement réduites, les pertes pourraient devenir importantes. Selon les études préliminaires sur deux barrages valaisans que nous avons réalisées en partenariat avec l’ETHZ 1, il faut s’attendre à des pertes d’environ 20 à 30% en 2100 par rapport à maintenant. Assez pour que les mauvaises années hydrologiques, il n’y ait plus assez de débit naturel pour remplir un des lacs. Le pompage sera alors indispensable pour exploiter pleinement le volume de stockage. On ne parle alors plus de production d’énergie mais d’un service qui en consomme. Même si les scénarios énergétiques ne vont que jusqu’à 2050, au moment de renouveler leurs installations les industriels de l’électricité étudieront l’impact de ces variations hydrologiques pour estimer la viabilité économique des infrastructures. Il n’y a donc pas quatre centrales nucléaires cachées dans nos montagnes et rivières. L’augmentation, même sensible, de la production est déjà ambitieuse.

Cependant, l’hydroélectricité devra surtout permettre l’extension du renouvelable grâce aux centrales de pompage-turbinage. En effet, il faut 1 MW de capacité flexible, i.e. hydroélectricité et centrale à gaz, pour 4-5 MW d’énergie intermittente, i.e. photovoltaïque et éolien. Cependant, la flexibilité de l’hydroélectricité avec réservoir n’est que peu valorisée économiquement à l’heure actuelle. Tout au plus les marchés de services systèmes, soit l’ensemble des infrastructures assurant le maintien du réseau de transport, mis en place par Swissgrid, permettent de valoriser un tant soit peu cet avantage. De plus, l’introduction de e-cars et de smart-meters, ces appareils qui permettent de gérer sa consommation d’électricité en temps réel, risque de niveler les prix en réduisant l’écart entre les heures de pointe et les heures creuses. Ainsi, rentabiliser un barrage ne sera pas aisé.

Mais ne croyons pas non plus que l’hydro­électricité serait reine sur cet hypothétique marché. L’Allemagne investit énormément dans les technologies de stockage et les turbines à gaz pour assurer la flexibilité. La Norvège, dont le potentiel de réserve est de 84 TWh face aux 30 TWh de la Suisse et de l’Autriche réunies, investit dans les capacités de transport. Si, à l’heure actuelle, la position géographique de notre pays est un avantage, celui-ci diminue. Entre autres, les investissements dans le réseau, qui devrait être non seulement renouvelé mais également étendu, ne sont pas assez importants. Or, le coût de transport et de distribution compte pour 46% dans le prix final de l’électricité. De plus, nos voisins européens construisent des autoroutes électriques afin de contourner notre pays de montagnards rarement arrangeant lorsqu’il s’agit de négocier. Que faire de nos barrages si l’électricité ne transite plus chez nous?

On en arrive au dernier point important: les concessions. Qu’adviendra-t-il lorsqu’elles s’achèveront? Le Valais va-t-il parvenir à un accord entre communes et canton? Faut-il déjà accorder un renouvellement des concessions aux bénéficiaires actuels afin qu’ils puissent investir dans des systèmes de pompage-turbinage? En effet, certains projets ont été mis au placard face aux incertitudes qui pèsent. Mais finalement, c’est peut-être l’Union européenne qui aura le dernier mot. Alors que nos groupes électriques vont acheter des concessions chez nos voisins, il se peut que notre plus important allié commercial impose, au nom de la concurrence et de l’égalité de traitement, que nos concessions soient mises aux enchères. Dès lors, nos barrages pourraient bien revenir à des compagnies étrangères. Quid de la sécurité de l’approvisionnement?

Si la décision de favoriser l’hydroélectricité est certainement une meilleure nouvelle que celle de construire uniquement des centrales à gaz pour assurer la transition énergétique, elle n’apporte pas une solution complète. Ce plan est plutôt un point de départ pour lancer le débat et aller de l’avant. Mais il est certain que le succès de ce choix va dépendre énormément des prochaines décisions politiques, que ce soit en termes de marché de l’électricité, de réseaux électriques ou de renouvellement des concessions. Nous adressons donc tous nos meilleurs vœux à Mme Leuthard et ses successeurs pour les trente prochaines années!

1. Partenariat dans le cadre du programme national de recherche 61 et du projet européen Acqwa.

Le potentiel économiquement viable est en grande partie déjà exploité. Et, avec la fin des concessions, la production des centrales actuelles va diminuer