Analyse

Hyper-bureaucratisée, l’école a besoin d’être libérée

La formation duale est applaudie par tous les experts grâce à l’apport du privé. Mais l’enseignement primaire et secondaire, étatisé du contenu au financement, alimente le mécontentement. Il a besoin du vent de liberté inspiré par Denis de Rougemont, Benjamin Constant ou John Stuart Mill

En Suisse, le privé ne joue qu’un rôle mineur dans le système scolaire. L’étatisation et l’uniformisation des méthodes, du contenu et du financement n’ont cessé de s’éloigner des principes d’émancipation de l’individu imaginés par les philosophes des Lumières. John Stuart Mill plaidait certes pour un enseignement obligatoire mais sans laisser à l’Etat la tâche de son organisation.

Le but du système scolaire se limite-t-il vraiment à une uniformisation des esprits? A transmettre une vision égalitaire de l’homme? N’est-il qu’un instrument de pouvoir? Une «bureaucratisation de l’esprit», pour reprendre Ludwig von Mises?

L’intérêt d’introduire davantage de liberté et de concurrence dans le système suisse est analysé dans un ouvrage collectif (Markt für Bildung, Edition Liberales Institut, 198 p., 2017), édité par Pierre Bessard, directeur de l’Institut libéral, et Christian Hoffmann, professeur à l’Université de Leipzig.

Les pistes du président du PDC

Le malaise est perceptible. Gerhard Pfister, président du PDC et coauteur, constate «le mécontentement croissant des parents» à l’égard d’une école qui «ne donne plus à leurs enfants les meilleures chances de réussite dans la vie». Il prévient que si l’on ne réagit pas, «dans dix ans, une bonne formation ne sera possible que si les parents auront assez d’argent, comme dans les pays anglo-saxons». Il est plutôt sceptique à cet égard: «Il n’est pas certain qu’on puisse encore l’empêcher», conclut-il. Sa solution consiste non pas à privatiser, en raison des mécanismes de défense que provoque ce mot, mais à «libérer» l’école. Il s’agit en particulier de faire en sorte que les instituts scolaires soient gérés de façon entrepreneuriale, autonomes et en situation de concurrence.

Pierre Bessard va plus loin. Il rappelle d’abord les vertus du bénéfice dans l’économie, preuve d’efficience économique et de réponse adéquate à un besoin. La liberté de choix et la concurrence n’ont-elles pas conduit à la prospérité et au progrès? Pour Pierre Bessard, rien ne permet d’imaginer un rapport conflictuel entre une formation de qualité et un bénéfice, ni entre un objectif social et un profit.

Le remède au malaise actuel passe par la liberté du choix de l’établissement et du financement afin de mettre fin aux distorsions de concurrence. Le journaliste libéral plaide pour une forte baisse d’impôts et la fin des subventions, afin de mettre le privé et le public sur un pied d’égalité.

L’école publique a un coût

Aujourd’hui, les dépenses publiques pour la formation et la recherche s’élèvent à 35,9 milliards de francs. La moitié est attribuée au personnel enseignant. L’éducation publique n’est pas «gratuite». Le coût actuel d’un élève au primaire ou au secondaire s’élève pour le contribuable à 20 000 francs par an. Une forte baisse d’impôts augmenterait le pouvoir d’achat des 844 000 ménages ayant au moins un enfant afin qu’ils investissent dans sa formation.

La liberté de financement pourrait passer par les déductions fiscales par enfant (par exemple à 20 000 francs) et la suppression de la TVA, un impôt «inefficient et néfaste», notamment pour les familles. Parallèlement, l’auteur propose de libérer de l’impôt les écoles et instituts de formation.

La piste privée, aussi modeste soit-elle, semble prometteuse. En Suisse, moins de 10% des élèves suivent des cours dans des instituts non étatiques. Pourtant, le privé contribue grandement au système de formation duale qui rend la Suisse aussi résistante au chômage. Les entreprises dépensent 3 milliards par an dans la formation des apprentis. Un montant auquel il faut ajouter 2 milliards pour le financement du tertiaire.

Trop conformiste?

Le système scolaire devrait s’inspirer de ses philosophes libéraux. Benjamin Constant (1767-1830) explique que son enseignant personnel, un Allemand, lui avait proposé de découvrir une langue qu’ils seraient les seuls à connaître. C’est ainsi qu’à l’âge de 5 ans il apprend le grec en croyant en être l’inventeur.

Le triste bilan de l’étatisation ne date pas d’aujourd’hui. Dans Les Méfaits de l’instruction publique (1929), Denis de Rougemont (1906-1985) comparait l’école publique à une forme de prison. Le philosophe lui reprochait d’être au service de l’Etat et d’instaurer «un conformisme d’idiots et d’impuissants».

Cinquante ans plus tard, l’écrivain noircit encore le trait. Dans les années 1970, il dénonce le fait qu’on apprenne à l’élève à ne pas poser d’autres questions que celles dont il devrait déjà avoir appris la réponse. A son goût, l’école retire à l’enfant deux institutions clés dans l’éveil de l’esprit, l’émergence du progrès et l’équilibre de la civilisation, à savoir l’Eglise et la famille.

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