La Corée du Sud ne ressemblerait sans doute pas à ce qu'elle est aujourd'hui sans Chung Ju-Yung. Décédé la semaine dernière à Séoul à l'âge de 86 ans, le fondateur du chaebol (conglomérat) Hyundai incarnait pour le meilleur et pour le pire l'histoire récente du Pays du Matin calme: sa reconstruction sur les cendres de la guerre de Corée, son formidable décollage industriel puis ses errements financiers et l'ouverture récente vers le frère ennemi communiste nord-coréen. Sa mort, saluée comme «la disparition d'un mythe» par la presse de Séoul, devrait avoir de très lourdes conséquences économiques, vu le risque d'éclatement de Hyundai, dont plusieurs filiales écrasées de dettes sont au bord de la faillite. Depuis que «Monsieur Chung» avait abandonné les rênes en 1999, ses six fils et filles se disputent la fortune familiale – estimée entre un et trois milliards de dollars – et les restes de cet empire qui employa jusqu'à plus de 200 000 salariés.

Comme le milliardaire chinois de Hongkong, Li Ka Shing, ou son compatriote Kim Woo Choong, ex-PDG de Daewoo aujourd'hui en exil et en fuite, Chung-Ju-Yun était devenu en trente ans l'un des rois du capitalisme asiatique. Né en 1915 dans l'actuelle Corée du Nord, l'homme avait débuté au lendemain de la Seconde Guerre mondiale en ouvrant un atelier de réparation de chaussures, puis un garage et une compagnie de travaux publics. La guerre de Corée sera son tremplin. Les contrats pleuvent. Son frère, interprète dans l'armée américaine, le présente aux futurs dirigeants sud-coréens. Le premier chaebol du pays est né, ratissant tout dans les années 60 et 70: production automobile, chantiers navals, sidérurgie et électronique. Le symbole du «dragon» coréen devenu, aux forceps et à l'ombre des dictatures militaires soutenues par les Etats-Unis, un géant industriel.

«Chung Ju-Yun était un bâtisseur, explique Lae Soon Jo, sociologue à l'Université Yongsei de Séoul. Il a été l'un des premiers à comprendre que la force de travail des Coréens, leur sens de la discipline et leur fierté nationale exacerbée constituaient un atout majeur.» Un flair doublé de la rudesse et du cynisme d'un grand capitaine d'industrie. Les syndicats indépendants sont muselés. Les pots-de-vin débloquent les contrats publics. Grâce à un protectionnisme exacerbé, Hyundai Motor – qui reste le premier constructeur automobile coréen – conquiert le marché domestique verrouillé puis exporte avec succès. Comme les autres chaebols (Daewoo, Samsung, LG…) le géant Hyundai se diversifie tous azimuts. Il se lance dès les années 80 dans les semi-conducteurs. Aujourd'hui, sa branche très endettée Hyundai Electronics est le numéro deux mondial des mémoires DRAM.

Le pire viendra, pour le fleuron industriel sud-coréen, du mélange des genres et de la croissance incontrôlée d'un groupe dont Chung Ju-Yun entreprend, à la faveur du «miracle asiatique», de faire son tremplin politique. Au capitaine d'industrie impitoyable, mais terriblement habile, succède le patriarche visionnaire et populiste. Monsieur Chung préside le Comité d'organisation des JO de Séoul en 1984. Monsieur Chung visite en grande pompe la Corée du Nord pour la première fois en 1989 et offre neuf ans plus tard au régime communiste menacé par la famine un troupeau de vaches qui traversent symboliquement la frontière la plus militarisée du monde au point de passage de Panmunjom. Monsieur Chung est élu député.

Disparition d'un «parrain»

Il se présente, en 1992, à la présidence de la République. Échec: «Il n'a pas compris que les Coréens aspiraient à autre chose que de travailler dans une usine Hyundai, de conduire une voiture Hyundai ou de se rendre, à terme, en Corée du Nord dans un bus Hyundai, commente un éditorialiste du quotidien Joong Ang Ilbo. Il a raté les deux derniers virages: celui, politique, de la démocratie et celui, économique, de la mondialisation. Il lui fallait, dans les deux cas, affronter la concurrence. Or, ce n'est pas dans la culture Hyundai.»

La leçon la plus rude viendra des marchés financiers. Lorsque la crise asiatique survient en 1997-1998, le won (la monnaie coréenne) plonge et voit le premier chaebol du pays succomber sous le poids de son endettement colossal. Le système des chaebols, basé sur des concessions publiques et sur une collusion avec les grandes banques qui leur consentaient des lignes de crédit illimitées, est cloué au pilori. Le Fonds monétaire international, venu à la rescousse, exige leur démantèlement. Le gouvernement coréen du nouveau président Kim Dae Jung embraye, tout en butant dans le cas de Hyundai sur l'obstacle représenté par son fondateur: «Monsieur Chung tenait tout le monde. Lui disparu, le démantèlement du groupe va s'accélérer», assure l'économiste Kim Hyoun Jung. «Les chaebols ont perdu leur parrain.»

Le compte à rebours a d'ailleurs commencé. Le 1er avril, Hyundai Motor doit devenir indépendant. Cet hiver, les chantiers navals devraient aussi se dissocier du groupe. Les branches financières – Hyundai Securities – et de travaux publics – Hyundai Engineering – seront sans doute vendues. Un dur retour aux réalités économiques. Mais un traumatisme pour des générations d'employés coréens de Hyundai, autrefois enviés pour leurs bonnes rémunérations, leur garantie d'emploi et le prestige de leur chaebol aujourd'hui terrassé.