Sur le marché du travail, les discriminations envers les seniors sont tenaces. Dans la bouche des employeurs, un argument revient souvent pour expliquer la préférence donnée aux plus jeunes: «Les travailleurs âgés coûtent trop cher!» Le salaire est le premier montré du doigt. Mais d'autres éléments entrent en ligne de compte, les assurances sociales notamment. A la fin 2005, plusieurs propositions ont émergé pour modifier la donne.

«Il existe aujourd'hui une sorte de barrière psychologique dans la tête de nombreux employeurs vis-à-vis des travailleurs de plus de 50ans, confirme Guy Suchet, directeur des ressources humaines à la Fédération des entreprises romandes (FER), à Genève. Elle est souvent non dite et liée à des craintes que les seniors manquent de souplesse ou soient moins performants. Pour lutter contre ces préjugés qui ne correspondent souvent pas à la réalité, il faut opérer un profond changement culturel.» Même discours du côté de Peter Hasler, le patron des patrons: «Certains croient que les employés âgés sont intellectuellement moins performants, que leur capacité de travail, comme leur santé, sont affaiblies. C'était juste il y a cent ans. C'est faux aujourd'hui.»

En revanche, lance le directeur de l'Union patronale suisse, «les arguments liés aux coûts sont réels puisqu'en Suisse, globalement, le salaire augmente avec l'âge et l'ancienneté». «Or, les gens qui ont aujourd'hui entre 50 et 60 ans ont bénéficié des 30 Glorieuses et de progressions salariales annuelles régulières parfois très importantes, renchérit Guy Suchet. Le poids de l'histoire et la conjoncture se reflètent sur leurs salaires, comme à l'inverse sur ceux des plus jeunes, dont les salaires ont peu progressé depuis une quinzaine d'années.»

Si le revenu pèse lourd dans la balance, d'autres éléments influencent l'employeur: les vacances, plus nombreuses avec l'âge, et, plus important, les charges sociales. Dans la prévoyance professionnelle (2e pilier), la charge financière augmente avec l'âge du salarié. «C'est indéniable, lance André Reuse, le directeur de LPP Gestion, à Genève. Et plus l'entreprise est grande, plus ces effets seront importants.»

«L'âge pénalise tout assuré qui cotise dans un système dans lequel le financement n'est pas uniforme et solidaire», ajoute Meinrad Pittet, de la société Pittet Associés, à Genève.

Dans les caisses qui fonctionnent selon un système de primauté des cotisations - les prestations dépendent des capitaux accumulés au cours de la vie professionnelle -, le taux de cotisation sur le salaire augmente avec l'âge: 7% (part employé et employeur) pour les 25-34 ans, 10% pour les 35-44 ans, 15% pour les 45-54 ans et 18% pour les 55-65 ans. D'où la modification de la LPP (Loi fédérale sur la prévoyance professionnelle) proposée par le groupe démocrate-chrétien en octobre 2005 dans un postulat déposé au Conseil national. Les députés suggèrent d'uniformiser le taux des cotisations versées par les employeurs, à 6,25% par exemple. «Nous sommes favorables à une discussion sur ce thème, note Peter Hasler. Du point de vue des employeurs, il est intéressant de payer une cotisation identique durant toute la carrière des salariés.»

Dans certains secteurs, des mécanismes d'uniformisation et de solidarité entre les âges ont déjà été mis en place: dans le secteur de la construction, par exemple, le taux de cotisation de certaines caisses se monte à 12% du salaire AVS quel que soit l'âge du travailleur; mais en fonction de celui-ci, l'employeur verse, selon un système de redistribution, une somme plus ou moins importante sur le 2e pilier des travailleurs.

Souvent, les caisses de pension uniformisent aussi le coût des risques invalidité et décès, une autre charge sociale qui peut augmenter avec l'âge et défavoriser les seniors.

Dans les caisses de pension à primauté des prestations - elles garantissent une rente en pourcentage du dernier salaire ou parfois d'une moyenne des derniers salaires -, le poids des ans pèse davantage encore: «Dans ces systèmes, il y a un coût croissant exponentiel pour l'employeur», note André Reuse.

Dans ces régimes surtout, une baisse de salaire (lors d'un changement de poste ou d'une diminution du temps de travail) a des conséquences à vie sur la rente qui va diminuer. «Pour atténuer cet effet négatif, certaines caisses en primauté des prestations tiennent compte du taux d'occupation moyen au cours de la carrière pour calculer le montant de la rente», nuance Meinrad Pittet.

Lors d'une forte baisse de revenu, la loi fédérale sur le libre passage oblige aussi à tenir compte, dans une certaine mesure, des anciens revenus plus élevés dans le calcul de la rente: «Il y a une perte au niveau de la rente, mais il y a tout de même une adéquation qui prend en compte l'ancien salaire et corrige un peu le tir. L'assuré recevra une prestation finale en rapport avec sa fluctuation de salaire et la fluctuation de son taux d'occupation», explique André Reuse.

Le rapport au Conseil fédéral sur la participation des travailleurs âgés au marché du travail, de novembre 2005, propose aussi de modifier le droit des assurances sociales pour qu'une réduction du temps de travail ou un changement de fonction en fin de carrière n'entraînent pas de conséquences négatives à vie sur le 2e pilier. L'une des idées est donc de pouvoir maintenir le niveau futur des rentes lorsque le revenu actuel baisse; le financement (un sacrifice financier à court terme) serait assumé par le travailleur et/ou l'employeur. Le rapport est en revanche opposé, pour des raisons de coûts notamment, à une uniformisation des taux de cotisations.

Ainsi, les deux arguments des salaires et des charges sociales sont fortement liés. Pour que les seniors puissent être plus souples sur les questions salariales et accepter d'éventuelles baisses de revenu, le régime des assurances sociales doit s'assouplir aussi et être moins pénalisant lors de la retraite.

«Mais l'employeur ne devrait pas regarder uniquement les charges patronales. Il s'agit de les mettre en relation avec la productivité, ainsi que les coûts de turn over et de formation souvent plus élevés avec les jeunes», estime André Reuse. «De ce point de vue, ajoute Guy Suchet, le changement culturel vis-à-vis des seniors reste à faire.»