Gouvernance

Les idées «déraisonnables» de grands économistes pour tout réformer

Pour améliorer la performance et la gestion des instituts de prévoyance, l’expert canadien Keith Ambachtsheer s’appuie sur les solutions de Keynes, du gourou du management Peter Drucker et des Nobel Jan Tinbergen, Robert Merton et George Akerlof

«L’homme raisonnable s’adapte au monde, le déraisonnable persiste à adapter le monde à lui-même. Tout le progrès dépend donc de l’homme déraisonnable», selon le Nobel de littérature George Bernard Shaw. Cette citation ouvre le livre du gourou des caisses de pension, Keith Ambachtsheer sur les réformes à entreprendre dans la gestion des instituts de prévoyance (The Future of Pension Management, Wiley, 2016).

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Il n’est pas inutile de suivre cet expert, puisque les caisses de pension canadiennes qui ont repris ses thèses depuis le début des années 1990, à l’image d’OTPP, présentent un rendement de 10% par an. Si l’on sait que la gestion de caisses de pension représente un marché de plus de 30 000 milliards de dollars, ce qui en fait le plus grand investisseur fiduciaire, on comprend qu’une modeste amélioration de la gouvernance peut produire des effets considérables.

Plusieurs sondages montrent un réel besoin de réforme, à commencer par celui réalisé auprès de 80 directeurs de caisses de pension, par KPA Advisory, la société de Keith Ambachtsheer. Il ressort de ce dernier que le premier défi consiste à sélectionner les membres du conseil et à les former. «Trop de conseils s’efforcent de se conformer aux règles (doing things right) plutôt que de prendre les bonnes décisions (doing the right thing)», analyse l’auteur.

Le dilemme entre rendement et sécurité

Keith Ambachtsheer demande d’écouter principalement trois économistes «déraisonnables», Jan Tinbergen, l’expert en management Peter Drucker et l’économiste John Maynard Keynes.

Le Nobel néerlandais Jan Tinbergen, la première source d’inspiration, demande de ne viser deux objectifs de gestion qu’avec deux instruments. Ce n’est qu’ainsi que les caisses de pension peuvent sortir du dilemme entre les objectifs de sécurité pour les retraités et d’accessibilité pour les employés. Trop de caisses visent deux buts avec un seul instrument, selon Keith Ambachtsheer. En l’occurrence, l’accessibilité doit être prioritaire. C’est cela qui impose une approche à long terme de l’investissement, selon l’auteur. L’objectif de sécurité est atteint à l’aide d’une gestion efficiente des risques de marché, d’inflation et de longévité.

Le but de rendement génère une rentabilité élevée et durable sur une longue période. Un instrument fondé sur la sécurité répond de son côté à la maîtrise du risque de longévité et garantit les paiements réalisés durant la période de retraite. La structure choisie ne peut pas se limiter à un des deux principes et à une solution universelle. Keith Amachtsheer se démarque d’ailleurs du choix entre les modèles de primauté de prestation ou de primauté des cotisations. Solution intermédiaire, il avance l’idée d’une «ambition définie» (defined ambition) censée reprendre le meilleur des deux mondes.

Réduire le nombre de décideurs

Peter Drucker, l’un des plus grands experts en management, critique la gestion «inefficiente» des caisses de pension. Le premier principe que les caisses devraient suivre consiste à aligner les intérêts des partisans aux plans de retraite. L’actuelle multiplication des intervenants aux décisions provoque une hausse des coûts des instituts de prévoyance.

John Maynard Keynes explique qu’une gestion des placements fondée sur le court terme est un jeu à somme nulle et qu’un investisseur ne peut battre l’indice de référence qu’avec une gestion organisée sur un horizon à long terme.

Les idées du Nobel George Akerlof sur l’information asymétrique sont également très importantes pour éviter de frais de gestion trop élevés. Les marchés financiers sont asymétriques dans le sens où les vendeurs de produits disposent d’informations que les acheteurs n’ont pas. «La concurrence se fait non pas sur le prix, mais sur des facteurs tels que l’espoir, la qualité et la création des canaux de distribution», indique Keith Ambachtsheer. Ce dernier estime que la gestion active (qui consiste à s’écarter de l’indice) peut être réalisée à un dixième du coût actuel. Le professeur Ken French a calculé que le coût d’investissement en actions américaines s’élevait à 77 points de base entre 1991 et 2006. Ce 0,77% représente 115 milliards de dollars. La taille de la caisse de pension joue naturellement un rôle important pour maîtriser les coûts.

Les recherches des Nobel Robert Merton et Paul Samuelson sont à prendre en compte en matière d’adaptation des investissements au cycle de vie de l’assuré.

Abaisser les attentes de rendement

L’auteur avertit que le rendement obtenu avec un portefeuille équilibré (60% actions et 40% obligations) ces cinquante dernières années est un piètre guide pour les cinquante prochaines. Ce modèle a conduit à un rendement réel de 4,5% par an aux Etats-Unis. Prudent, Keith Ambachtsheer propose de réduire les attentes à 3,5% en termes réels. Cela signifie qu’il faut se diriger vers une combinaison de 80% actions et 20% obligations si l’on cherche à augmenter le rendement réel à 4,5%.

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