Au début du XXème siècle, durant la sanglante et tortueuse révolution mexicaine, généraux d’opérette et rebelles au grand cœur imprimaient de la monnaie pour payer leurs troupes et faire tourner les économies des territoires qu’ils contrôlaient. Ce fruste procédé aboutissait toujours au même résultat – la rapide perte de valeur de ces devises éphémères, suivie d’hyperinflation, un mal qui ronge encore certains pays d’Amérique latine. Depuis, l’idée de fabriquer de l’argent pour le distribuer à la population a été rabaissée au niveau zéro de la pensée économique, presque dans le domaine de l’impensable.

La voici qui revient pourtant. Et cette fois, dans la bouche d’économistes sérieux qui y voient l’ultime coup de fouet pouvant sortir les économies développées de leur torpeur.

Avec des populations vieillissantes, des dettes publiques écrasantes et des prix qui baissent ou stagnent, le monde occidental doit se préparer à vivre avec une croissance faible ou quasi-nulle, ce qui fait craindre des tensions sociales dont les actuelles éruptions de populisme donnent un avant-goût. Dans ce contexte, ce qui était tabou au XXème siècle devient – potentiellement – envisageable. Même si nul ne sait encore ce qu’il adviendra de l’idée de «ration monétaire» qui verrait, en Suisse, la Banque nationale distribuer 1000 francs par an à chaque citoyen.

Il en est de même pour le revenu universel de base, sur lesquels les Suisses voteront le 5 juin. Condamnée par les partis traditionnels de gauche comme de droite, cette idée suscite un engouement certain dans la société civile. Petit indice parmi d’autres: l’interview du père du revenu universel, Philippe van Parijs, a été lue 50’000 fois sur le site du Temps depuis sa publication le 18 février.

Les deux projets, ration monétaire et revenu de base, ont en commun une simplicité et un égalitarisme – tout le monde y aurait droit – qui les rend intrinsèquement justes. Tous deux effacent les corps intermédiaires – marchés, Etats, partenaires sociaux… – qui prétendent au monopole de la redistribution des richesses. En cela, ils sont en phase avec une époque où les structures vermoulues de l’ère industrielle accusent leur âge.

Cela ne veut pas dire que les deux idées soient praticables, ni même souhaitables. Le coût de 140 milliards de francs, articulé hier par les partisans suisses du revenu de base, a de quoi faire réfléchir – et douter. Mais en elle-même, cette floraison d’idées iconoclastes est réjouissante. Pour se renouveler, pour renaître peut-être, notre monde fatigué a besoin de penser hors des dogmes et des carcans établis.