Un Français nommé numéro trois de Toyota ! Devenu en juin dernier le premier non-Japonais à être promu au poste de vice-président exécutif du premier constructeur automobile mondial, Didier Leroy est un peu l'anti-Carlos Ghosn. Passé chez Toyota en 1998 après seize ans chez Renault, cet ingénieur discret et peu médiatique a été l'un des artisans de la réussite du site industriel de Valenciennes, d'où sortent les Toyota Yaris. Invité vedette du «World Forum for a responsible Economy» organisé à Lille jusqu'au 22 octobre, il répond aux questions du Temps sur la France, son attractivité, et les dégâts considérables causés par les images des récents affrontements sociaux à Air France.

Le Temps: L'implantation de Toyota à Valenciennes, depuis 1997, est un incontestable succès. Peut-il être répliqué ? Vingt ans plus tard, la France reste-t-elle un pays attractif pour les investisseurs internationaux ?

Didier Leroy: La réussite de Toyota à Valenciennes est la conséquence d'une volonté mutuelle: la nôtre et celle des autorités françaises qui ont, à l'époque, énormément accompagné l'entreprise, en particulier pour les lourdes démarches administratives et bureaucratiques. Elle apporte surtout la preuve qu'il est possible, dans une région comme le Nord, de changer le cours des choses. La Toyota Yaris, que nous produisons sur le site de Valenciennes, est la plus française des voitures actuellement commercialisées. Elle a été la première à recevoir le label «Origine France Garantie» en 2013. Comment cela a été possible ? En acceptant le changement. En acceptant de se remettre en cause. Toyota a importé en France un système de management nouveau que nous avons mis en oeuvre ensemble avec succès, direction et employés. 

– Insister sur ce consensus à Toyota, quelques jours après les images choquantes des dirigeants d'Air France en chemise, c'est une manière de tirer le signal d'alarme ?

– Je me trouvais à l'étranger, loin de la France, lorsque ces images ont déferlé sur les médias du monde entier. Je n'ai pas à juger, mais je peux confirmer que leur impact est dévastateur. Je n'ai pas les éléments pour me prononcer sur les restructurations au sein d'Air France, mais l'on peut parler, au vu de ces images, de catastrophe pour l'économie française. Quiconque investit en France s'est senti ce jour là interpellé, voire menacé. Cela trahit l'absence d'équilibre et les mentalités d'un autre âge qui perdurent dans ce pays. Les Français doivent comprendre qu'on ne peut plus rester cantonné à l'époque de la lutte des classes. Les syndicats peuvent, et doivent être exigeants. La direction d'une entreprise doit comprendre que l'obéissance des employés ne va pas de soi. Nous avons connu notre lot de moments difficiles à Toyota. Mais la culture industrielle l'a emporté.

– Vous parlez de culture industrielle alors que beaucoup prônent, pour la France, une économie de l'innovation, des services....

– C'est un mythe dangereux de croire qu'un pays comme la France peut se passer d'emplois industriels. Au contraire. L'économie hexagonale en a grandement besoin et le nier, c'est commettre une grave erreur de jugement. Tout le monde ne peut pas être ingénieur, informaticien ou chercheur. Ce qu'il faut, c'est des filières industrielles fortes capables d'accoucher de produits innovants. Ceux qui prônent une économie post-industrielle sont aussi, souvent, ceux qui délocalisent la production à outrance. Ce n'est pas le style Toyota. Etre compétitif sur le sol français doit demeurer un objectif économique prioritaire. C'est ce que le "World Forum" essaie de défendre, en mettant en avant des exemples et des solutions. 

– Quels sont les atouts de la France aujourd'hui ?

– Les employés français sont capables d'initiatives, de réactivité. Ils ont beaucoup d'énergie et d'agilité. Un investisseur étranger doit, pour réussir, construire la confiance. Mais ce qui fait la différence, c'est surtout la visibilité, la prédictibilité. Un investisseur doit pouvoir faire des plans à moyen et à long terme. Là, la France a beaucoup de progrès à faire. 

– La région Nord-Pas de Calais-Picardie, dont vous êtes originaire, est susceptible d'être remportée en décembre par le Front National. Cela vous inquiète ?

– Je ne pense pas que les investisseurs étrangers ont les yeux rivés sur les résultats de ces élections. Le véritable enjeu est national. Je crois aussi que les entreprises ne doivent pas se mêler de politique.