Economie

Impératifs économiques et action sociale font bon ménage: voilà le nouveau bénévolat

Bénévolat. Lorsque les cadres d'une entreprise font un stage dans un home pour toxicodépendants, ils développent des qualités insoupçonnées. Utiles pour leur carrière, bénéfiques pour l'entreprise. L'action caritative séduit le monde économique, pas seulement pour des raisons mercantiles

Le bénévolat vit-il sa deuxième jeunesse? Est-il parti pour durer et s'infiltrer davantage dans les rouages de la vie économique? Les auteurs d'un ouvrage qui vient de paraître sous le titre: Les nouveaux travailleurs: Bénévolat, travail et avenir de la solidarité*, n'en doutent pas. La diminution des postes de travail rémunéré, la précarisation ou les programmes d'utilité publique sont autant de signes annonciateurs de son grand «come-back». A tel point que les entreprises aussi, accusées de tous les maux, cherchent depuis peu à réveiller en leur sein la veine de solidarité ou l'élan humanitaire qui sommeille en chaque collaborateur. Que leurs démarches portent en filigrane des intentions mercantiles n'y change rien: l'impulsion est donnée. C'est d'ailleurs sur l'impulsion que les deux créatrices de EDLC (Entreprise dans la Cité) ont axé leur action. Depuis dix-huit mois, cette association à but non lucratif, soutenue par la société genevoise Genilem – qui prend sous son aile les projets prometteurs – propose d'établir des ponts entre les entreprises et les institutions à vocation sociale. En identifiant les compétences des unes et les besoins des autres, elles cherchent à déclencher entre les deux parties une relation d'échange fondée sur la solidarité. Dernier mandat en date, Unicible, la société qui gère l'informatique des banques cantonales. Quelque 60 collaborateurs des trois sites – Genève, Prilly et Sion – de l'entreprise participent au programme «Unicité» qui fédère plusieurs projets auprès d'associations. Par exemple «Appart», une association lausannoise qui offre un support scolaire aux enfants en difficulté. Là les spécialistes d'Unicible organisent l'installation de trois PC multimédias et la formation idoine pour les «formateurs». Ou encore la collecte de fonds puis, grâce à ces fonds, la préparation et la distribution de repas servis à la «Fondation Mère Sofia». Chaque fois, les services offerts le sont pendant le temps libre, comme le rappelle Jean-Noël Chabaud, responsable du comité de pilotage chez Unicible. Pourquoi alors associer l'entreprise à une démarche qui se veut individuelle? La démarche doit rester collective, répond ce dernier, sinon, le projet n'a plus la même consistance. «La direction a fait preuve de souplesse et il est même question qu'elle accorde bientôt une demi-heure par projet et par collaborateur sur le temps de travail.» Elle a en outre contribué financièrement: 15 000 francs reconductibles chaque année. «Je ne vois pas ce que l'on pourrait demander de plus à une entreprise dont la vocation reste tout de même la gestion informatique des banques cantonales», défend Jean-Noël Chabaud. Il n'empêche que chez Unicible, lors d'un sondage préliminaire, 93% des 350 collaborateurs interrogés estimaient que l'entreprise avait un devoir social à honorer. Ils n'étaient pourtant que 60 à se mobiliser réellement. Quoi qu'il en soit, Bettina Ferdman directrice d'EDLC a de bonnes raisons de penser qu'elle est sur la bonne voie. Tout le monde devrait y trouver son compte à l'heure où les institutions sociales reçoivent moins de subventions et les entreprises ont tout intérêt à ce que le tissu social ne se dégrade pas davantage. Inédit en Suisse, le concept existe déjà ailleurs, relié aux réseaux européens CECILE et European Business Network for Social Cohesion. Au-delà de l'efficacité, discutable, de telles démarches – Jean-Noël Chabaud parle de bilan mitigé –, les entreprises ont d'autres bonnes raisons de s'engouffrer dans la dimension sociale: le savoir-être des cadres, très à la mode en ces temps de remise en question. Exemple vivant, le programme qui porte en Suisse alémanique le joli nom de «Seiten Wechsel», traduit en français par «De l'autre côté de la barrière». Lancé il y a quelques années par la Société suisse d'utilité publique (SSUP), il consiste à offrir aux cadres d'une entreprise des stages de nature bénévole intégrés à la formation continue. «Une telle démarche vise à développer les qualités humaines de nos collaborateurs», justifie Peter Müller, responsable des ressources humaines au siège central de la Winterthur Assurances, l'un des trois groupes partie prenante du projet avec Migros et l'ex-SBS. Amorcée chez Winterthur avec les seuls membres de la direction, l'opération s'est l'an dernier étendue à tous les cadres du groupe qui peuvent ainsi choisir au menu de leur formation continue une semaine consacrée à autre chose que le champ exclusif de leurs compétences. En compagnie, par exemple, de personnes âgées dans un home ou de personnes toxicodépendantes ou encore, à partager quelques jours avec des détenus en milieu carcéral. «Ceux qui ont vécu l'expérience ont appris à oublier leurs préjugés, à écouter davantage et à développer l'empathie, poursuit Peter Müller, convaincu qu'une telle démarche a de l'avenir. Autant de qualités qui sont nécessaires dans les relations professionnelles et dans la capacité à gérer une équipe.» Pour l'heure, 200 managers sont globalement impliqués dans le programme Seiten Wechsel, selon Lucie Hauser de ProjekTATelier, l'association qui a pris le relais de la SSUP. On le comprend, les entreprises ont donc tout intérêt à investir ce créneau-là, qui n'a rien de philanthropique et fait du bien à leur image. «Pas de doute, de tels «chocs culturels» sont salutaires pour les uns et les autres, analyse Alexander Bergmann, qui enseigne à l'Ecole des HEC de Lausanne la gestion du personnel et les relations humaines. Une association caritative, peut-être un peu faible au niveau de la gestion, peut par exemple apprendre d'un manager de nouvelles méthodes, un savoir-faire. En échange, le manager apprend à changer son attitude, à devenir plus compréhensif, par exemple face à des personnes handicapées.» Reste que le professeur Bergmann n'est pas très optimiste. Au quotidien, pris dans l'étau des contraintes économiques d'une entreprise, les collaborateurs se robotisent, atrophient la veine d'humanité qui sommeille en eux, explique-t-il. Et ils sont consentants. «Un cadre de chez ABM me disait un jour: j'ai le sentiment de foncer contre un mur et d'avoir le pied sur l'accélérateur.»

*Claude Bovay et Jean-Pierre Tabin: Les nouveaux travailleurs: bénévolat, travail et avenir de la solidarité, Labor et Fides, Genève, 180 pages.

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