Chaque semaine, Le Temps vous fait découvrir l’une des six entreprises finalistes du prix Swiss Venture Club qui sera remis le 4 novembre prochain. Décernée tous les deux ans, cette distinction récompense une PME romande pour sa vision, son action et sa gouvernance.

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Lorsque la déferlante fintech s’abat sur la scène mondiale de l’innovation, dans les années 2010, Informatique-MTF (IMTF) est déjà une entreprise florissante, active depuis une vingtaine d’années dans ce secteur. De quoi interpeller son patron, Mark Büsser: «C’est vrai qu’en termes de communication, on a peut-être raté quelque chose», relève-t-il.

Assimiler cet ingénieur diplômé de l’EPFZ à un «bourgeois gentilhomme» de la numérisation financière représenterait une erreur de jugement. Si le Jourdain de Molière découvre avec stupéfaction qu’il pratique la prose depuis une quarantaine d’années, Mark Büsser maîtrise parfaitement son sujet et il le sait très bien.

Il a été l’un des premiers en Suisse à percevoir le potentiel numérique que revêtaient les services financiers. Le jury du Prix Swiss Venture Club (SVC) ne s’y est d’ailleurs pas trompé, retenant son entreprise parmi les six finalistes de l’édition 2020. Le lauréat sera connu le 4 novembre.

Migros pour mettre le pied à l’étrier

Avant que le monde bancaire ne devienne son terrain de chasse, c’est pour Migros que la société basée à Givisiez (FR) développe sa première solution informatique en 1987. Internet n’a pas encore tissé sa toile et les informaticiens stockent leurs données sur de grandes disquettes. L’économie, quant à elle, y a à peine recours.

«Les relations avec les fournisseurs du géant orange pour les commandes de produits frais étaient gérées par fax. Chaque jour des dizaines de responsables recevaient les offres des producteurs. Il fallait ensuite que leurs assistants aillent rechercher les offres antérieures archivées sur papier pour comparer avant de négocier les prix», décrit Mark Büsser.

En quelques mois, cette start-up de la première heure développe son logiciel HyperDoc, qui va métamorphoser le déroulement de cette activité. «Chaque fax était scanné et archivé, ce qui permettait désormais aux responsables de produits et à leurs équipes d’avoir accès rapidement à l’historique des informations pour faire leurs commandes.»

L’automatisation comme cheval de Troie

«Nous avons compris très vite que l’archivage électronique ne suffisait pas pour séduire les entreprises», poursuit le propriétaire de la PME, qui compte aujourd’hui quelque 150 employés. «Il fallait agir au niveau des processus pour qu’elles y trouvent un intérêt. L’automatisation a été en quelque sorte notre cheval de Troie pour entrer dans le secteur bancaire.»

Celles-ci doivent en effet traiter au quotidien des centaines de milliers d’ordres de paiement, une activité pour laquelle les interventions humaines sont encore substantielles à l’orée des années 1990. Les logiciels de gestion des services financiers développés par l’entreprise trouvent rapidement preneur.

Les clients bancaires d’IMTF ont aussi besoin de sécurité et sont soumis à toute une série d’obligations. «Contrairement à une idée répandue, la Suisse a depuis longtemps l’une des réglementations les plus sévères au monde», insiste Mark Büsser.

Premier produit anti-blanchiment

Cette caractéristique va servir de tremplin pour réaliser un coup de maître au tournant de l’an 2000. Un an plus tôt, une nouvelle loi anti-blanchiment est entrée en vigueur en Suisse. Elle demande un intense travail de vérification en conformité de la part des banques, que la petite entreprise va une nouvelle fois faciliter avec un produit idoine. Le succès est immédiat, surtout auprès des établissements de taille moyenne, «typiquement les banques cantonales». Celles-ci n’ont pas les ressources pour développer leurs propres solutions.

C’est en signant avec un géant de la branche qu’IMTF frappe fort, cinq ans plus tard. En prélude à son développement international, la PME accueille le géant bancaire français Société Générale dans son portefeuille de clients. Aujourd’hui, elle est active dans 50 pays, en Europe, en Asie et – encore très peu – en Amérique. En Suisse, Pictet, Julius Baer ou encore les banques cantonales de Fribourg, Neuchâtel et du Valais lui font confiance.

Discret sur son chiffre d’affaires, Mark Büsser indique une croissance d’environ 20% ces dernières années. Il mise sur une progression de 10 à 15% en 2020. Si la pandémie consacre leur orientation, elle freine les relations humaines, qui restent «indispensables» avant de signer un contrat.

Connais ton client comme toi-même

Car au fil des ans, la société familiale n’a cessé d’étoffer sa palette de solutions, notamment dans le segment de la RegTech, des technologies liées à la réglementation. «Une banque se doit aujourd’hui de parfaitement connaître son client, par exemple pour identifier plus facilement tout comportement anormal, précise Mark Büsser. Mais même avant cela, quand il débute sa relation bancaire, elle doit pouvoir effectuer très rapidement toute une série de vérifications nécessaires. S’assurer que la personne qui veut faire une hypothèque n’a pas de poursuites ou identifier les PPE, les personnalités exposées politiquement.»

En 2001, ces profils jugés sensibles étaient au nombre de 30 000. Aujourd’hui, il y en a trois millions dans le monde. S’y ajoutent maintenant les personnes qui pourraient causer du tort à la réputation de l’établissement.

En quête de talents

Pour évoluer à la pointe de la technologie, lMTF recourt à des développeurs recrutés dans le monde entier. Une vingtaine de nationalités et presque autant de langues se côtoient dans le spacieux bâtiment que l’entreprise occupe. En bon Fribourgeois, l’alémanique Mark Büsser s’exprime d’ailleurs avec aisance en français, par exemple lorsqu’il s’agit d’évoquer le changement de génération en cours, sur fond de pénurie d’informaticiens et d’informaticiennes.

Son fils a déjà rejoint l’entreprise, mais il faudra aussi renouveler toute une armada numérique qui s’est souvent distinguée par sa fidélité: «Nous remarquons que nos collaborateurs trouvent du sens à leur action, observe Mark Büsser. Ils voient un côté éthique dans leur activité puisque, au bout du compte, ce sont des infractions qui sont détectées et empêchées.»

Par ailleurs, les progrès de l’intelligence artificielle offrent encore bien des perspectives à IMTF, «par exemple pour éviter les fausses alertes lorsqu’on fait des vérifications».

Et puis, de l’autre côté de l’Atlantique, il y a l’eldorado états-unien, l’un des seuls gros marchés qui manquent à la palette de la société. «Nous y songeons, confie Mark Büsser. Mais c’est encore trop tôt. Cela impliquerait des ressources de gestion que nous n’avons pas pour l’instant.»

Dans un avenir plus proche, ce sont plutôt d’autres branches économiques qui pourraient être ciblées. Selon l’entrepreneur, l’industrie devient elle aussi de plus en plus contrôlée. Elle aura inévitablement besoin d’outils numériques pour s’adapter à cette tendance.


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