Analyse

Inde : une opération spectaculaire n'éradiquera pas la corruption

Le premier ministre indien a décidé de rendre caducs les billets de 500 et 1000 roupies, tout en prévoyant de les remplacer dans quelques semaines par des 500 et 2000. Pourquoi s’arrêter en si bon chemin, si ce n’est juste pour faire un coup d’éclat politique?

Pendant que l’Europe faisait sa nuit blanche, suivant minute après minute le décompte de l’élection américaine – ou dormait sur ses deux oreillers, certaine que le coup d’éclat de Donald Trump en resterait là et que tout rentrerait dans l’ordre avec une victoire d’Hillary Clinton –, il se passait quelque chose bien plus à l’Est. Quelque chose qui a certainement occupé les Indiens bien davantage que le choix d’un nouveau président aux Etats-Unis.

Premier ministre indien, Narendra Modi est apparu, mardi soir, à la télévision pour une annonce choc: pour lutter contre la corruption et l’évasion fiscale et avec effet immédiat, le gouvernement a décidé de retirer les billets de 500 et 1000 roupies (environ 8 et 16 francs) de la circulation. En d’autres termes, les plus grosses coupures sont devenues des bouts de papiers sans valeur.

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Ce n’est pas la première initiative de ce genre en Inde. Mais celui-ci était préparé dans les moindres détails depuis une année, avec plusieurs mesures liées, comme l’obligation à tous les Indiens d’obtenir une carte d’identité numérisée. Préparation minutieuse ou non, cela n’a pas empêché un vent de panique de se lever sur l’Inde.

Distributeurs vidés, banques prises d’assaut

Avec d’un côté, une population se ruant sur les distributeurs de billets pour retirer des plus petites coupures et, de l’autre, la même population s’entassant dans des queues à la banque et à la poste pour déposer les billets caducs, au rythme de 4000 roupies par jour au maximum et ce, jusqu’au 30 décembre. Alors que les distributeurs ont rapidement été vidés, les banques ont dû, elles, rappelé des employés à la retraite pour les aider à affronter la cohue devant leur porte. La décision a été aussi applaudie – Modi s’est fait élire sur la promesse d’éradiquer la corruption – que conspuée en raison du chaos qu’elle a contribué à créer.

«Après le 8 novembre, les pauvres ont pu dormir tranquillement, tandis que les riches ont dû chercher des somnifères», a constaté le Premier ministre indien, dans un discours au ton plutôt émotionnel, tout en promettant d’autres mesures contre la corruption, cette fois à l’encontre des propriétaires.

Réalité complexe

Bien sûr, l’annonce de Narendra Modi coupe l’herbe sous le pied de trafiquants, de fraudeurs du fisc, d’agents corrupteurs. Et c’est une bonne chose. En outre, l’essentiel des faux billets en circulation en Inde est des coupures de 500 et 1000 roupies.

Mais la réalité est évidemment infiniment plus complexe. Il n’y a pas que des riches à la mauvaise conscience qui ont pris d’assaut les banques ou alors il y a beaucoup plus de riches que ce que l’on a pu croire en Inde. En outre, la mesure crée une véritable disruption dans l’économie. On parle de sommes relativement peu élevées et qui ne sont pas uniquement utilisées pour stocker du cash.

Ces billets – qui équivalent à 86% de la monnaie en circulation – sont aussi utilisés dans la vie de tous les jours, pour le taxi ou pour le restaurant. Et d’autant plus dans un pays où la monnaie électronique reste marginale, avec 14% des transactions qui se font sans cash. C’est même l’un des pays au monde où il y a le plus de monnaie en circulation par rapport à la taille de l’économie. Surtout, la mesure affecte les régions rurales ont près d’un village sur quatre dispose d’une banque dans un rayon de 5 kilomètres. Elle affecte, proportionnellement, davantage ces mêmes populations moins bancarisées.

Retour des grosses coupures

Enfin, on peut s’interroger sur un point étrange de ce programme. Les billets de 500 feront leur retour dans les prochaines semaines, aux côtés de nouvelles coupures de 2000 roupies. Dans les deux cas, la sécurité sera renforcée pour éviter des copies trop faciles. Mais l’évasion fiscale, les trafics et la corruption pourront repartir de plus belle. Même plus facilement puisque le stockage pourra prendre moins de place avec de plus grosses coupures.

Une première question qui en mène à une autre? S’agit-il de plus qu’une opération coup de poing censé brouiller les cartes avant une échéance électorale importante, celle de l’Uttar Pradesh, l’un des Etats les plus peuplés de l’Inde?

Car si Narendra Modi a vraiment l’intention d’éradiquer corruption, fraude et trafic, il faudra faire davantage qu’un coup de sac. Il faudra s’attaquer à ceux qui peuvent utiliser des moyens plus subtils et plus électroniques. En d’autres termes, à des plus gros poissons. Sans compter l’immense travail pour développer les transactions sans cash, par exemple, par paiement mobile où l’Inde a pris un immense retard sur la Chine ou sur l’Afrique. Ce n’est que le début d’un grand chantier.

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