Le développement d’une multitude de services gratuits (des logiciels au stockage de photos ou de données) crée pour l’investisseur un profond décalage de la notion de valeur: une entreprise peut fournir un produit gratuitement au client parce que, ce faisant, elle acquiert sur lui des informations monétisables.

La monétisation des données personnelles est désormais une source massive de succès pour certaines entreprises. La valeur marchande annuelle des données personnelles laissées gratuitement par les internautes avoisinerait les 1000 milliards de dollars… Même pour un acteur comme Amazon, dont le modèle d’affaires paraît assez éloigné de celui d’un Facebook, la publicité est déjà le segment connaissant la plus forte croissance de chiffre d’affaires. Elle devrait même, selon certains analystes, devenir le principal moteur de profits de la société dès 2021.

Lire aussi la première partie de cet article : «Les nouveaux paradigmes de l’investissement au XXIe siècle»

La révolution digitale, avec les milliards de milliards de données numériques qu’elle produit, a été un catalyseur pour l’intelligence artificielle*. C’est donc une deuxième révolution qui nous attend, rendue possible par la précédente, et qui dépassera de loin, en vitesse comme en profondeur, toutes les révolutions industrielles passées. Et elle touchera à la nature même de l’homme: il sera possible d’ici à 2040 d’augmenter nos capacités à la fois physiques et mentales par un usage avancé de nanotechnologies et de biotechnologies.

L’investisseur doit être plus responsable

Au siècle passé, il était possible d’être un investisseur performant en ayant un focus unique sur les aspects financiers. De notre point de vue, ceci a fondamentalement changé.

Les modes de réflexion ne sont pas adaptés. La fameuse règle d’actualisation qu’apprennent les financiers sur les bancs de l’école fait que le capitalisme fait peu de cas de tout ce qui se passe au-delà de vingt-cinq ans. Un franc dans vingt-cinq ans, actualisé à 15%, c’est à peine 3 centimes aujourd’hui. Les modes de comptabilisation ne sont pas adaptés non plus. Déforestation, dégradation des sols, pollution de l’air, de l’eau et de la terre, tout ceci est «hors bilan», sans impact sur le compte de résultat. Les indicateurs économiques dominants ont eux aussi du mal à donner une image juste, à commencer par l’omniprésent PIB. Mettre des panneaux solaires sur son toit pour réduire sa consommation d’énergie ou choisir une voiture moins gourmande en carburant, cela diminue le PIB. En revanche, les catastrophes naturelles font croître le PIB (reconstructions et réparations). Est-ce bien la direction que l’on souhaite?

Il faut retrouver la notion de responsabilité. Terme très à la mode aujourd’hui, mais les actes sont hélas souvent peu en ligne avec les mots. La responsabilité, c’est l’obligation de répondre de certains de ses actes, d’assumer ses promesses. Nous venons de passer le 10e anniversaire de la crise des subprimes dont la faillite de Lehman Brothers est le marqueur temporel. Quelles leçons avons-nous retenues? En pratique hélas, personne ne porte la responsabilité de la plus grande crise financière des cent dernières années. Ni les courtiers originateurs de ces prêts, ni les banques qui les titrisaient, ni les agences de rating qui les notaient, ni les régulateurs qui les supervisaient. Business as usual.

Qu’en pensera la 7e génération?

Un investisseur responsable aujourd’hui, c’est un investisseur «à large bande». Quand une partie substantielle de la valeur et des risques d’une entreprise ne figure pas dans ses chiffres comptables, élargir le spectre devient fondamental. Un investisseur qui assume sa responsabilité non seulement vis-à-vis de ses clients, mais aussi vis-à-vis de la société au sens large. Un investisseur qui sait que les deux ne sont pas antinomiques mais au contraire se renforcent mutuellement, car déployer du capital dans l’économie réelle et de manière utile pour la société, c’est par la même occasion maximiser ses chances de réussite (bien sûr, il faut le déployer sur les bonnes valeurs/sociétés, et construire un portefeuille pertinent et équilibré).

Il existe aux Etats-Unis une société basée dans le Vermont, Seventh Generation, qui doit son nom et sa philosophie responsable et respectueuse de l’environnement à l’une des grandes lois des Indiens iroquois: pour chaque décision, prendre en compte l’impact sur le bien-être des enfants de la 7e génération (140 ans plus tard, donc). Créée il y a trente ans, Seventh Generation est devenue l’une des plus grandes marques de produits d’entretien domestique et de soins personnels du pays. Un excellent investissement, sur tous les plans…

A moyen et long terme, intérêt financier et utilité sociale sont parfaitement alignés. L’investisseur responsable va utiliser son capital pour permettre au monde de s’adapter aux formidables défis du XXIe siècle, tout en obtenant une juste rentabilité. Penser à long terme est une urgence tout autant qu’une opportunité.


* Ces données ont pu permettre de nourrir des systèmes de machine learning et de commencer enfin à arriver à des résultats concluants dans nombre de domaines, de la reconnaissance d’images à la traduction, de la médecine aux voitures autonomes.