Les négociations sur l'accès aux médicaments portent de moins en moins sur le sort des millions de victimes du sida, de la tuberculose ou du paludisme dans les pays les plus démunis. Elles ont en réalité pris la forme d'une véritable guerre des tranchées entre l'industrie pharmaceutique des pays industrialisés (Etats-Unis, Union européenne, Suisse, Japon) et les fabricants de génériques des pays en développement (Inde, Brésil). Beaucoup d'argent est en jeu.

Alors que l'écrasante majorité des malades, surtout en Afrique, survit avec moins d'un dollar chacun par jour, des fonds multilatéraux, des fondations privées, des partenariats publics-privés ainsi que la coopération internationale disposent des centaines des millions de dollars destinés à la lutte contre les maladies. De l'avis de nombreux observateurs cette manne, qui fait saliver les producteurs des médicaments de marque comme ceux des génériques, est devenue le véritable enjeu des négociations sur l'accès aux médicaments. Dans un deuxième temps, ces derniers pourraient viser au-delà des fonds publics en inondant le marché au Sud comme au Nord avec des copies à bas prix. Pour l'heure, les négociations sont suspendues faute de consensus.

A l'évidence, les pays producteurs des médicaments de marque sont prisonniers de la «Déclaration sur la propriété intellectuelle et la santé publique» qu'ils ont signée en novembre dernier à Doha, où ils reconnaissent «la gravité des problèmes de santé publique liés surtout au sida, à la tuberculose, au paludisme et autres épidémies». Il s'agit là d'une concession de taille accordée sans doute en échange d'un bénéfice dans un autre domaine, l'agriculture par exemple. Toujours est-il que cette formulation laisse la porte ouverte à l'Inde et au Brésil pour réclamer le droit de copier les médicaments de marque pour toutes les autres maladies.

«Ils sont en train de dévier des objectifs fixés à Doha, qui était de lutter avant tout contre le sida, et se battent pour des intérêts commerciaux, dénonce Harvey Bale, directeur général de la Fédération internationale de l'industrie pharmaceutique (FIIP). Les producteurs de génériques prennent le risque d'affaiblir le système de brevets et de tuer la recherche. S'il n'y a plus de brevets, il n'y aura plus de nouveaux médicaments.» Et de rappeler qu'il n'existe pour l'heure ni vaccin, ni remède contre le sida et que certains laboratoires s'y investissent depuis de longues années.

Génériques à très bas prix

«L'industrie mène un faux débat, répond Julien Reinhard, de la Déclaration de Berne, groupe de pression suisse qui milite pour l'application de l'engagement de Doha. Elle fait croire que c'est une question de vie ou de mort pour les grandes entreprises alors qu'en réalité, c'est la vie de millions de personnes qui est menacée.» Selon lui, l'industrie pharmaceutique n'a rien à craindre, du fait qu'elle réalise 80% du chiffre d'affaires dans les pays de l'OCDE, où les brevets sont totalement protégés.

Sur le terrain, les producteurs de médicaments de marque et ceux de génériques s'affrontent déjà dans une guerre des prix sans précédent. En effet, un certain nombre de projets impliquant l'achat de médicaments sont déjà en cours, financés par la Banque mondiale, des fondations privées ou d'autres organisations non gouvernementales. Deux producteurs indiens, Cipla et Ranbaxy, fournisseurs approuvés par l'Organisation mondiale de la santé, sont partis à la conquête de ce marché en offrant leurs génériques à très bas prix. Les grandes multinationales ont réagi immédiatement, allant jusqu'à fournir leurs médicaments encore moins chers que les produits indiens. Une générosité que la FIIP ne manque pas de mettre en avant. Selon Harvey Bale, les grandes entreprises pharmaceutiques multiplient de telles actions pour aider les malades.

Le Fonds global contre le sida, qui dispose de 600 millions de dollars pour 2002, de 800 millions pour 2004 et espère atteindre 2 milliards l'année suivante, vient d'accepter le principe d'achat des génériques. Réponse de la FIIP: «D'accord, mais seulement si les copies respectent les normes internationales.»