Analyse

Les inégalités d’espérance de vie accroissent celles des revenus

L’espérance de vie augmente, mais cet accroissement se concentre sur les revenus supérieurs. Il en résulte une hausse des inégalités de revenu à la retraite. Les réformes envisagées n’y changent rien, ou presque

L’espérance de vie augmente, mais pas au même rythme pour tous. Les facteurs socio-économiques, comme le niveau de revenu, jouent un rôle clé. Les bénéficiaires de revenus supérieurs vivent plus longtemps, reçoivent une rente davantage d’années et leurs cotisations et taxes ne sont pas relevées. Les changements démographiques modifient donc la progressivité des revenus obtenus à travers les systèmes de retraite. Les inégalités de rentes s’additionnent à celles de l’espérance de vie, selon une étude (1) réalisée pour les Etats-Unis par le NBER et signée par 13 économistes, dont Alan Auerbach, économiste à l’université de Berkeley.

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L’augmentation de l’espérance de vie est un phénomène observé dans la plupart des pays industrialisés. En Suisse, en 1981, l’espérance de vie à 50 ans s’élevait à 26 ans pour un homme et 31,3 ans pour une femme. En 2015, elle a grimpé à 32,3 ans pour un homme et 35,9 ans pour une femme. Les gains sont significatifs et la tendance n’est que rarement interrompue. L’espérance de vie des femmes a été réduite à 12 reprises aux Etats-Unis depuis 1933 et pour les hommes 14 fois.

Nette augmentation de l’écart d’espérance de vie

Il n’existe pas d’étude portant sur les différences d’espérance de vie en fonction du revenu et sur l’impact des systèmes d’assurance sociale en Suisse, indique l’Office fédéral de la statistique. L’analyse publiée par le NBER est la première pour les Etats-Unis qui porte sur les revenus, mais d’autres facteurs socio-économiques ont été observés, comme le niveau de formation. Une étude constate par exemple un doublement de l’écart d’espérance de vie entre les mieux et les moins formés intervenu entre 1990 et 2010. Un seul document prend la direction opposée: Janet Curie et Hannes Schwandt (IZA Discussion Paper 9903, 2016) montrent un recul de l’écart d’espérance de vie entre les pays à haut revenu et à bas revenu.

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L’étude du NBER compare les générations (cohortes) de 1930 et de 1960 en les répartissant selon cinq classes de revenus chacune (cinq quintiles). Pour la génération 1930, l’écart d’espérance de vie à 50 ans entre les bas revenus (quintile inférieur) et les 20% supérieurs est de 5 ans pour les hommes. Pour la génération 1960, ceux qui sont nés 30 ans plus tard, l’écart d’espérance de vie entre hauts et bas revenus atteint 13 ans. L’inégalité s’est donc accrue de 8 ans entre 30 ans. Pour le plus bas quintile, l’espérance de vie a même diminué entre la cohorte de 1930 et celle de 1960.

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Le montant total de l’argent reçu au cours de la retraite est modifié par ces changements. La valeur des rentes estimée à 50 ans pour le reste de sa vie provient de la sécurité sociale, de l’assurance invalidité, de Medicare (l’assurance maladie des plus de 65 ans) et de Medicaid (allocations pour les pauvres). Pour la génération 1930, le total est semblable pour les hauts et bas revenus. Par contre, pour la génération 1960, l’étude révèle un écart de 130 000 dollars entre le plus haut et le plus bas quintile du fait que les hauts revenus reçoivent une rente plus longtemps.

Un écart de revenu de 142%

Avec les seuls revenus de la sécurité sociale, le quintile le plus bas de la génération 1930 peut espérer, à 50 ans, 126 000 dollars pour le reste de la vie. Celui le plus haut 229 000 dollars, soit 82% de plus. Pour la génération 1960, les membres du quintile supérieur gagnent 295 000 dollars pour le reste de leur vie, soit 142% de plus que le plus bas quintile.

Est-ce «équitable»? Pour les auteurs, est équitable une situation où la valeur actualisée des prestations à venir est égale à celle des cotisations futures. Comme l’écart d’espérance de vie s’accroît, le rendement des revenus supérieurs augmente, au contraire des impôts et cotisations. La situation serait donc inéquitable. Faut-il que la société réagisse? La question porte sur l’étendue de la «redistribution» éventuelle. Pour les auteurs, la société devrait répondre à des différences qui ne seraient pas aléatoires.

Le concept de redistribution est toutefois critiquable. Pour l’avocat Thierry Afschrift, dans «La morale contestable de l’État redistributeur» (ed. Institut libéral), la redistribution supposerait une «distribution initiale». Or celle-ci n’a jamais eu lieu. A son avis, «les revenus sont acquis par chacun, en fonction de son travail, des contrats qu’il conclut et exécute, des risques qu’il assume, de la volonté des autres, et parfois de la chance. Ils sont le produit d’actes libres». Ce ne sont pas le résultat d’une distribution.


(1) How the growing gap in life expactancy may affect retirement benefits and reforms, NBER, april 2017 https://www.nber.org/papers/w23329

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