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Les infrastructures s'apprêtent à devenir le nouveau thème d'investissement

L'urgence pour les pays émergents de lancer des projets d'équipement crée un énorme marché.

Pour anticiper l'avenir, les économistes commettent souvent l'erreur de prolonger les lignes du passé, selon Burkhard Varnholt, responsable des produits financiers chez Credit Suisse. Pourtant presque toutes les lois scientifiques et économiques ne sont pas linéaires. Aujourd'hui le monde traverse précisément une période de fracture, une transformation majeure, sous l'effet de la globalisation, d'Internet, de la démographie et du commerce. La productivité va faire un pas de géant. Comme à la fin du XIXe siècle, lors de la première phase de globalisation.

Nous entrons dans une longue phase d'investissements massifs dans les infrastructures, garants d'une croissance économique durable et nouveau thème pour l'investisseur. «C'est une nouvelle classe d'actif, un secteur si porteur que sa croissance devrait durer dix à vingt ans», selon Fabrice Vallat, responsable des ventes et de la distribution à la Banque Clariden, lors d'un séminaire sur ce sujet.

L'univers d'investissement compte pour l'heure 500 sociétés, dont une grande partie dans les pays émergents. Clariden veut s'y profiler très tôt, car les infrastructures se révèlent un «domaine complexe et nécessitent un travail d'équipe». Le potentiel est vaste: C'est un marché à 3000 milliards de dollars en dix ans pour les seuls pays émergents, selon General Electric. En Europe, avec de gigantesques besoins de rénovation et de maintenance, ce marché représente 500 milliards d'euros par an, selon Magnus Larsson, gérant de Nordea.

Le défaut d'infrastructures freine la croissance des pays émergents, comme l'expérience indienne le démontre. Bien des gouvernements l'ont réalisé. Pour être réélus, ils doivent investir, faire confiance à des partenaires et investisseurs privés. Avec des situations budgétaires que bien des pays industrialisés leur envient, les pays d'Amérique latine et d'Asie ont les moyens d'investir. Ce qui rend Burkhard Varnholt optimiste: ces trois prochaines années, la croissance mondiale sera la plus élevée des vingt-cinq dernières années. Ce dernier privilégie les infrastructures comme thème d'investissement principal.

Les infrastructures succéderont aux matières premières comme thème d'investissement, assure Magnus Larsson. Il cite la croissance de la population et l'urbanisation comme moteur de croissance des infrastructures. En quinze ans, 260 millions de Chinois vont déménager en ville. «Le taux d'urbanisation passera de 35 à 55%», selon Archana Basi, gérante pour Wellington Management. Les besoins d'infrastructures sont gigantesques, en transports, logements, télécommunications et équipements, ainsi qu'en matière d'énergie: cette ingénieure nucléaire de formation recommande par exemple d'investir dans China Power International Development, qui doublera ses capacités et ses bénéfices en trois ans.

Archana Basi aime également MTN Group, un groupe d'une valeur boursière de 16 milliards de dollars, numéro deux de la téléphonie mobile en Afrique du Sud et numéro un au Nigeria. Sur des marchés compliqués, MTN augmente ses clients et ses résultats. Autres bénéficiaires des nouvelles tendances, elle mentionne des titres asiatiques comme China Mobile et Korea Electric Power et sud-américains, comme Obrascon Huarte Lain et Urbi Desarollos.

Pour l'investisseur, les pays en développement constituent une part prépondérante des opportunités. Le terme «en développement» est d'ailleurs inapproprié. La grande transformation qui se déroule actuellement tient justement au passage à l'âge adulte des pays émergents. Autrefois adolescents, incapables d'équilibrer les recettes et les dépenses, leur économie passait d'un cycle conjoncturel à l'autre. «Aucun Mexicain n'investissait un peso dans l'argent du gouvernement», selon Spencer Glendon, directeur de l'analyse macroéconomique et politique de Wellington Management. Aujourd'hui, les gouvernements des pays émergents gèrent correctement leurs finances et facilitent la création de richesses en investissant dans les infrastructures. «Les Mexicains financent eux-mêmes leurs fiestas», déclare Spencer Glendon. Et le droit de propriété n'est pas seulement garanti aux riches.

«Le financement des infrastructures sera transféré progressivement du gouvernement vers les marchés financiers», selon Fabrice Vallat. Les pays développés soutiennent cette tendance. Par exemple en Europe, avec l'adoption progressive des Public Private Partnerships (PPP). Les PPP constituent toute forme d'infrastructure financée en partie par le privé. Celui-ci est facilité par un changement comptable dans l'Union européenne. Certains paiements de l'Etat sont autorisés à ne plus figurer au chapitre de la dette publique, selon Riccardo Puliti, directeur des transports à la BERD. L'incitation est majeure. Mais l'investisseur restera attentif: «Le risque de ce nouveau thème d'investissement est légal et politique. La nationalisation des projets est toujours possible. Pas seulement au Venezuela, mais aussi en Europe centrale. Comme beaucoup de projets d'infrastructures se situent dans les pays émergents, je recommande une prudence accrue», déclare l'expert de la BERD. La diversification des actifs permet de limiter ce risque. La composition d'un portefeuille devra équilibrer les secteurs. Il comprendra des concessionnaires, dont le modèle d'affaires ressemble aux compagnies d'électricité. Ainsi que des sociétés de construction, plus cycliques, et des entreprises spécialisées, comme Veolia Environnement.

L'autre risque est économique. Il n'est pas aisé d'évaluer une concession, d'anticiper le trafic futur d'une autoroute ou d'un aéroport: 80% des projets d'infrastructures surestiment entre 30 et 70% le trafic futur, selon l'agence S & P. Face à un projet, l'investisseur doit sentir la recherche de prestige politique, source de pertes, comme beaucoup d'aéroports surdimensionnés. Il accordera sa préférence aux concessions dont les enchères ont été ouvertes et transparentes, à l'image du nouvel aéroport de Tirana, en Albanie.

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