Il faut se méfier des idées reçues. Une étude publiée dans le cadre du programme national de recherche (PNR 43)* démontre que les ingénieurs et informaticiens sont de formidables créateurs d'entreprise. Un rôle que l'on attribuait traditionnellement plutôt aux architectes. L'enquête a été réalisée sur un échantillon de 935 diplômés des hautes écoles suisses (EPF et HES) entre?1985 et?2001. Résultat: 18% d'entre eux sont aujourd'hui entrepreneurs, et plus de la moitié susceptibles de le devenir. Très innovants, ils fondent de petites sociétés de deux ou trois collaborateurs en moyenne. Leur dynamisme huile le moteur de l'économie suisse, et les hautes écoles devraient mieux les soutenir. Interview de la chercheuse Eva Lüthi, coauteure de l'étude.

Le Temps: Un ingénieur ou informaticien sur cinq sortant d'une haute école suisse fonde sa propre entreprise, et 50% d'entre eux envisagent de le faire à l'avenir. Qu'est-ce qui explique cet engouement pour l'indépendance? Est-ce une mode?

Eva Lüthi: Ce résultat est étonnant. En plus de ceux qui sont devenus entrepreneurs, un grand nombre des diplômés à vocation technique qui se trouvent encore en emploi ont déjà fait un pas en direction de la création d'entreprise. Ils ont élaboré un business plan ou pris des contacts. C'est surprenant parce que ce sont des sociétés difficiles à monter, qui demandent souvent beaucoup de moyens. Contrairement aux architectes, on ne s'attend pas à ce que les ingénieurs ou les informaticiens se lancent dans leur propre affaire. C'est clairement en vogue.

– Parmi les principales motivations de ces diplômés, on trouve le goût de l'indépendance et le désir de mieux concilier vie professionnelle et familiale, et non l'argent ou l'ambition.

– L'indépendance, l'épanouissement personnel et le désir de diriger sa propre entreprise sont des motivations fondamentales. Ces diplômés ne sont pas mus par des motifs matériels mais par une forme d'idéal. Ils veulent gérer leur temps et faire leurs choix en toute autonomie. Et en tant que collaborateur d'une entreprise ou d'une PME, ce n'est pas toujours possible.

– Suite à cette étude, est-ce possible de définir le profil du jeune ingénieur créateur d'entreprise?

– Il a plusieurs années d'expérience professionnelle, et surtout il a fait ses premiers pas au sein d'une PME. Et dans une petite structure, on apprend beaucoup sur la création et le management d'entreprise. Une interprétation possible serait qu'il ressent une certaine frustration parce que dans les PME, les perspectives de carrière sont moins alléchantes et la formation continue moins présente que dans les multinationales. Autre caractéristique: ce diplômé se lance la plupart du temps en team, souvent avec ses anciens collègues et camarades d'études. A contrario, on constate que le principal obstacle à la création d'une entreprise est le fait de se sentir bien dans son travail. C'est le cas de tous ceux qui ne souhaitent pas franchir le pas.

– La plupart de ces ingénieurs et de ces informaticiens deviennent indépendants après sept à neuf ans d'expérience professionnelle. Est-ce à dire que les entreprises compensent les compétences que les hautes écoles et universités ne fournissent pas?

– Effectivement, dans ce processus, le plus important pour eux, c'est l'expérience pro­fes­sion­nelle. C'est ce qu'ils nous disent. Car ils ont besoin de connaissances en économie d'en­tre­prise: savoir élaborer une solution, communiquer, gérer des projets, mener une réflexion globale.

– Vous êtes très critique à l'égard des carences des hautes écoles et des universités. Cela signifie-t-il qu'elles ne jouent pas leur rôle dans le paysage de la création d'entreprise? Est-ce vraiment à elles seules de fournir tous les outils aux créateurs? Car il existe déjà de nombreux organismes de soutien.

– C'est vrai que ceux-ci jouent bien leur rôle. Cependant, les universités et les hautes écoles ont une fonction importante dans la phase de sensibilisation et d'impulsion, grâce à leur potentiel de contacts. La recherche universitaire favorise également le processus de création. C'est ce qui explique que les diplômés des EPF, où la recherche est beaucoup plus développée, sont 20% à devenir entrepreneurs, contre 12% dans les hautes écoles spécialisées. En réalité, la contribution des hautes écoles est plus indirecte que directe, en ceci qu'au-delà de la transmission de savoirs spécifiques, elle peut mieux lier études et recherche, travailler en réseaux et favoriser l'interdisciplinarité.

– Pourtant ces jeunes entrepreneurs s'en sortent plutôt bien, puisque 40 à 50% d'entre eux se trouvent dans les chiffres rouges après deux ans d'activité?

– C'est encourageant. Les plus performantes sont les spin?-offs de la recherche universitaire, qui ont une chance de survie très élevée.

– En revanche ces jeunes entreprises créent peu d'emplois, puisque les 230 à 290 qui se fondent chaque année représentent 600 à 700 collaborateurs. Quelle est leur fonction dans l'économie?

– L'effet sur l'emploi est comparativement faible. Cependant, la très grande majorité de ces entreprises fournissent des produits et des services innovants. Elles dynamisent l'économie. Et cet effet sur les produits, sur le marché, sur la compétitivité de la Suisse est primordial. En dix ans, d'après nos estimations, ces diplômés ont tout de même créé 19?000?à 24?000 emplois.

– En conclusion, vous dites que les hautes écoles et universités devraient renforcer leurs cursus en sensibilisant mieux les étudiants à la création d'entreprise. C'est-à-dire?

– Le rôle des universités et des hautes écoles dans le paysage de la création d'entreprise est à rediscuter. Mais elles devraient mieux clarifier leurs programmes et y ajouter des compétences entrepreneuriales et managériales. Et déterminer quelle est leur place: au niveau des études de base ou de la formation continue. Ce qu'elles peuvent améliorer surtout, c'est la mise en œuvre et la commercialisation des connaissances résultant de la recherche. Elles doivent également développer da­van­tage les réseaux internes et externes.

* Studieren, forschen, Unternehmen gründen, Adrian Berwert, Eva Lüthi, Andrea Leu, Daniel Künzle et Heinz Rütter, FPNR43. Une synthèse en allemand est disponible sur http://www.thiss.ethz.ch.