Finance durable

Initiative sociale et environnementale pour les portefeuilles privés

Crédit Agricole Suisse a développé un système de notation de tous les titres détenus dans les portefeuilles des clients de gestion, en collaboration avec Amundi AM. Dès cet automne, les clients vont recevoir la note ISR de leur portefeuille sur la base des critères ESG

Le thème de l’investissement responsable est employé davantage par les caisses de pension que par les investisseurs privés. Mais il intéresse toujours plus les privés, précise au Temps Guillaume Goton, analyste ISR auprès de Crédit Agricole Suisse, à Genève. La banque de gestion privée, cinquième banque étrangère en Suisse avec près de 45 milliards de francs d’actifs sous gestion, introduit précisément une nouvelle approche pour ses clients privés. Cette démarche sera unique au monde, promettent ses responsables.

Crédit Agricole Suisse dispose d’une «approche atypique» à l’égard de la finance durable, selon Marie Owens Thomsen, cheffe économiste de la banque. La banque veut éviter de marginaliser l’investissement socialement responsable (ISR). «L’approche durable doit devenir la norme et elle traduit une conviction forte de la banque», dit-elle.

A son avis, depuis la Commission Sarkozy en 2009, l’attitude du secteur bancaire a changé à l’égard de l’investissement responsable. Avant l’initiative de ce président conservateur, le sujet n’était traité que par une sorte de marginaux portant une étiquette gauchiste, selon l’économiste.

En vertu de ses convictions, Crédit Agricole Suisse a pris l’initiative de développer un système de notation de tous les titres détenus dans les portefeuilles des clients de gestion, en collaboration avec Amundi Asset Management. L’approche représente un effort de sensibilisation unique dans la gestion de fortune aux thèmes de la finance durable.

La banque expliquera les raisons de cette démarche aux conseillers à la clientèle aussi bien qu’aux clients. Et dès cet automne, les clients vont recevoir la note ISR de leur portefeuille sur la base des critères environnementaux, sociaux et de gouvernance (ESG). L’ensemble du portefeuille se verra attribuer trois notes ESG sur une échelle allant de 0 à 100. La banque n’impose pas son choix ni une pondération entre les notes, et il n’existera pas de note de synthèse. «Ce serait reprendre l’approche des fonds de placement durables», selon Guillaume Goton. En effet, si le client achète un tel fonds, le gérant s’occupe de l’ensemble de la gestion ESG. «Au contraire, nous offrons une analyse discriminante pour que le client puisse distinguer les trois dimensions et entrer en discussion sur l’une des dimensions», explique-t-il.

Comme il y a des actifs impossibles à noter, par exemple le cuivre, la banque indique la part du portefeuille ayant une note. Il n’y a pas de note globale si moins de 50% du portefeuille a été noté. La banque dispose d’une évaluation ESG sur un univers de 4000 entreprises et de 40 pays, ce qui est supérieur à la moyenne au sein de la concurrence selon Guillaume Goton. Concernant la problématique du biais européen, surreprésenté dans les indices durables, Crédit Agricole Suisse n’a pas voulu entretenir ce biais. Mais il essaie d’aligner toutes les entreprises par secteur, et prend en compte les progrès des entreprises, par exemple des groupes chinois ou brésiliens qui adoptent les meilleurs standards internationaux.

Pour profiter de la croissance des pays émergents, il est d’ailleurs possible d’avoir une exposition indirecte sur ces pays à l’aide d’entreprises «durables» occidentales. «J’observe que Samsung a obtenu un label de certification suédois en termes de responsabilité sociale sur son dernier téléphone (Galaxy S4) pour garantir que l’ensemble des employés qui avaient assemblé l’appareil avaient eu droit aux plus hauts standards de l’industrie», note Guillaume Goton. Un fabricant coréen s’est fait labéliser en Suède. Le fait n’est pas dérisoire.

«Notre désir est d’informer les clients sur les impacts ESG de leur portefeuille», explique Guillaume Goton. Les préférences du client entre les critères d’exclusion ou de «best in class» surviennent lors de la discussion entre le client et la banque.

Il appartient au client de réagir (ou non). La banque, et le conseiller, répondra alors aux modifications souhaitées par le client. A partir d’une certaine taille de mandat, la banque offre le produit et l’approche ISR sur mesure. La démarche s’appuie sur le système informatique, par ailleurs considéré comme un centre de profit, ouvert à d’autres entités de Crédit Agricole Private Banking. Mais le coût de la démarche sera gratuit pour le client. Au sein de la concurrence, l’emploi d’un filtre ISR sur un portefeuille est payant.

La raison d’investir en vertu de l’approche ISR dépend naturellement de ses propres convictions, selon Marie Owens Thomsen, mais aussi de son propre désir d’être perçu comme quelqu’un qui investit selon l’approche ISR. Le risque de réputation n’est pas à dédaigner.

L’objectif de la banque n’est donc pas de vendre des produits labélisés ISR, mais de faire du conseil en investissement sur titres, selon Guillaume Goton. Et, à terme, d’améliorer la note ESG auprès de l’ensemble de ses clients.

Marie Owens Thomsen, qui a étudié l’économie classique à l’HEI à Genève, préfère employer le terme d’économie réelle que de finance durable. Avec Guillaume Goton, analyste ISR, Marie Owens Thomsen a expliqué dans une étude les manquements de la théorie économique classique et les défauts du PIB. Ce dernier ne mesure pas la distribution des revenus, par exemple. Il n’inclut pas la santé, la sécurité, la culture, le bonheur, des valeurs pourtant réelles et importantes.

Les deux économistes présentent dans ce document différentes manières de réconcilier les statistiques avec l’économie réelle. L’OCDE par exemple a utilisé des sondages pour évaluer la «satisfaction de l’individu à l’égard de sa vie». Il en ressort que les quatre principaux critères définissant la satisfaction sont: avoir un ami, une formation universitaire, le bénévolat et le mariage. Mais le débat sur l’évaluation de la satisfaction est loin d’être clos.

Le classement de satisfaction à l’égard de la vie ne correspond pas exactement à celui du «bonheur», selon la banque. La Finlande est deuxième selon le premier et 24e du second. Le concept de satisfaction porte sur le long terme, celui du bonheur est plus immédiat, selon l’étude.

Cette approche particulière peut être utilisée dans la sélection des titres. L’indice Model Ressource Efficiency (MoRE) comprend par exemple les sociétés qui ont les meilleures performances environnementales. Il présente une meilleure performance que l’indice mondial au cours de chacune des sept dernières années. Marie Owens Thomsen y voit la preuve qu’«une société bien gérée, même si l’on peut discuter du détail des indicateurs, réagit plus vite qu’une autre en cas de choc ou de problème et appréhende de manière plus globale ses valeurs de risque». Sa performance sera donc meilleure qu’une autre à long terme.

L’économiste convient qu’il est plus aisé d’aborder les thèmes ISR si la performance financière est au rendez-vous. Le degré de conviction doit être fort.

L’objectif de la banque n’est donc pas de vendre des produits labélisés ISR mais de faire du conseil

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