Marginalité économique

Innovateurs et hors-la-loi

Les univers parallèles des gangsters, des voleurs de brevets et des hackers sont des foyers d’innovation économique. L’Américaine Alexa Clay parcourt le monde pour explorer cette réalité, se demandant quels bénéfices mutuels le «mainstream» et la «Misfit Economy» ont à s’offrir

Elle les appelle misfits: terme anglais à large spectre, regroupant un assortiment hétéroclite de marginaux, de réprouvés et de hors-la-loi. Pour Alexa Clay, qui fréquente intensivement ce beau monde depuis deux ans, la palette va de King Tone, chef new-yorkais du gang de rue Latin Kings, aux voleurs indiens de brevets pharmaceutiques, en passant par les anciens hippies du ­Vermont, les hackers du mouvement Anonymous et les pirates. Point commun entre tous ces gens: installés en marge de l’économie officielle, ils manifestent une considérable propension pour l’innovation…

Ethnologue et historienne économique états-unienne, Alexa Clay est partie explorer la «Misfit Economy» avec sa coéquipière, la chercheuse Kyra Maya Phillips, en se demandant ce que les univers parallèles des affaires légitimes et des marchés noirs ont à s’offrir mutuellement. En attendant un livre (chez Simon & Schuster) et un film sur le sujet, prévus pour 2015, nous l’avons rencontrée à la conférence Lift, où elle expliquait, en passant, que «60% de l’économie mondiale n’est pas strictement légale» et que «McDonald’s n’a pas inventé le système de la franchise, qui remonte à la mafia».

Le Temps: Pouvez-vous nous donner des exemples d’innovateurs «misfits», pour commencer?

Alexa Clay: En Chine, et surtout en Inde, j’ai rencontré un grand nombre de voleurs de brevets pharmaceutiques. J’ai voulu comprendre comment leur activité affectait l’industrie. Ces gens utilisent des procédés de rétro-ingénierie pour reproduire des médicaments, défiant les compagnies sur le terrain de la recherche et développement et sur celui de l’accessibilité des prix. L’industrie a tenté de les réprimer, mais, avec le temps, elle s’est rendu compte que ce n’était pas une approche efficace. Les compagnies ont fini par apprendre de leurs ennemis, explorant de nouvelles politiques de prix et des approches d’innovation ouverte… Autre exemple, les hackers, avec leurs modèles d’organisation furtifs et anonymisés: j’ai été approchée par des gens qui souhaitent créer un réseau mondial de femmes leaders en le construisant d’abord de manière souterraine, s’inspirant du collectif Anonymous, plutôt qu’avec une grande publicité… On peut également citer les biohackers.

– Ces derniers, qui promeuvent le libre accès et l’«open source» dans le domaine des biotechnologies, sont en marge, mais pas dans l’illégalité…

– Aujourd’hui, la société parvient beaucoup mieux qu’autrefois à intégrer l’innovation venant des misfits. Il existe, par exemple, des modes d’investissement alternatifs, avec des entreprises de financement collaboratif telles que Kick­starter, qui permettent de développer des idées créatives en contournant les bassins de financement traditionnels. Il y a aussi un nombre croissant d’espaces et de réseaux tels que les hackerspaces et makerspaces, laboratoires ouverts où des innovateurs en marge du mainstream peuvent développer leurs projets.

– D’autres marginaux ont moins de chance et finissent en prison…

– Beaucoup des personnes qui finissent dans le système péniten­tiaire, surtout dans le contexte américain, sont des innovateurs. Seulement, leurs qualités et leurs actes en tant qu’entrepreneurs n’ont pas été canalisés de manière adéquate. Si vous grandissez dans la rue, vos capacités entrepreneuriales vont probablement s’épanouir dans le business de la drogue. Mais on peut créer d’autres canaux, des incubateurs en mesure de prendre ce potentiel entrepreneurial et de le connecter à des affaires légitimes, créant ainsi des passerelles pour sortir les gens de prison. Cela dit, même à l’intérieur de la prison, les gens sont novateurs, ils bricolent des frigos, des armes, des systèmes monétaires alternatifs… Tout cela montre de la créativité à l’œuvre.

– N’y a-t-il pas quelque chose de gênant dans le fait d’exploiter ces talents marginaux dans l’économie «mainstream»?

– Les bénéfices sont mutuels. Des choses fortes se passent lorsque des gens à l’intérieur de l’establishment commencent à prêter attention et à rendre hommage à ces individus. J’aime beaucoup le programme de l’ONG new-yorkaise Defy Ventures, qui connecte des gens du monde des affaires et des anciens détenus. Les premiers prennent un rôle de mentors afin que les seconds puissent utiliser leurs propres talents pour créer des entreprises.

– Dans les représentations courantes, la violence semble une partie intégrante des modèles économiques criminels. Peut-on garder le talent entrepreneurial et le potentiel d’innovation en éliminant la violence?

– Dans le monde criminel, la violence existe avant tout comme instrument pour éliminer la concurrence et pour s’assurer des parts de marché. Souvent, elle est une conséquence de la pénurie de ressources dans laquelle agissent ces gens. S’il existe des opportunités pour développer des affaires légales, ces comportements peuvent se transformer. Dans leur grande majorité, les gens qui opèrent sur les marchés noirs, même les trafiquants d’armes et les dealers de drogue, ne sont pas intrinsèquement malfaisants: le mal se produit à cause d’un ensemble de circonstances et de conditions structurelles, à partir d’un besoin de sécurité économique et de respect.

– L’ONG Defy Ventures explique que «beaucoup d’anciens dealers de drogue et chefs de gang partagent un ensemble de talents et de compétences similaire à celui des top managers». En renversant la perspective, on peut dire que cela jette une lumière crue sur le versant légal du capitalisme…

– C’est vrai – et de multiples façons. En se penchant sur les origines du capitalisme, on trouve une histoire très violente. Dans les cas des Etats-Unis, si vous prenez l’époque d’essor économique connue comme gilded age («âge d’or»), correspondant au dernier tiers du XIXe siècle, vous observez que c’est à la fois une des phases d’industrialisation les plus fortes et une des périodes les plus intenses pour l’activité criminelle. Il y a beaucoup d’indicateurs montrant une interconnexion entre crime et capitalisme. D’une certaine manière, il y a toujours eu des acteurs marginaux qui injectaient le capitalisme criminel dans le capitalisme régulier. Les pirates, par exemple, qui ont toujours eu pour vocation de briser des monopoles et de forcer l’ouverture des marchés.

– Vous avez une double position d’observatrice et d’activiste: vous poussez loin le principe d’«observation participante» des ethnologues…

– C’est vrai, il y a un côté pragmatique: vous ne pouvez pas vraiment comprendre quelque chose sans en faire partie… Mais pour moi, c’est surtout une démarche plus honnête. J’ai interrogé beaucoup de monde, et si je n’essayais pas de participer activement à tout cela, j’aurais l’impression d’exploiter ces gens.

– Vous identifiez-vous aux «misfits»?

– Au début, nous avons défini notre champ de manière très étroite, en nous focalisant sur les gangsters, le marché noir et ­l’économie informelle. Ensuite, nous avons réalisé que chacun a un peu d’identité misfit en lui. C’est un peu comme les troubles psychologiques: certaines ­personnes sont diagnostiquées comme étant atteintes d’un ­trouble spécifique, mais tout le monde se trouve un peu sur la palette. De la même manière, tout le monde se situe quelque part sur le spectre misfit. La question est d’apprendre à accéder à cette identité – et aux compétences qui s’y rattachent.

www.misfiteconomy.com

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