Comment créer durablement de la croissance et du bien-être? En élevant l'éducation et la recherche au rang de priorité nationale, répond le chancelier allemand. La trêve de Noël passée, Gerhard Schröder a ouvert un débat sur les besoins de rattrapage de son pays dans les domaines de l'innovation, de la recherche et de l'éducation supérieure. Son parti, le SPD, a aussitôt produit une avalanche de propositions. L'Allemagne est subitement en ébullition pour l'avenir de ses cerveaux au moment précis où ses universités doivent former toujours plus d'étudiants avec des budgets qui diminuent.

L'œuf de Colomb, ce serait de doter l'Allemagne d'une ou plusieurs hautes écoles pour les élites, dans la tradition de Harvard. Qu'un chancelier social-démocrate s'avance sur ce terrain est pour le moins piquant. En effet, les lieux d'excellence américains (Harvard, Stanford…) sont libres de sélectionner leurs étudiants et de prélever des taxes d'études astronomiques. Or, ces deux règles sont encore des tabous dans le paysage universitaire allemand. Des tabous que ni Schröder, ni sa ministre de l'Education et de la science n'ont sérieusement remis en question jusqu'à présent. Des chiffres vertigineux cernent l'écart entre le modèle américain et la réalité germanique: l'Uni de Stanford roule sur un budget annuel de 2,1 milliards d'euros (3,3 milliards de francs) pour environ 10 000 étudiants; la Humboldt Universität de Berlin dispose d'un budget dix fois inférieur pour un effectif d'étudiants trois fois supérieur…

Réduire les démangeaisons du chancelier Schröder à cette seule idée serait pourtant une erreur. Ce dernier a réactualisé une recommandation européenne: l'Allemagne, promet-il, augmentera ses dépenses de recherche et développement de 2,5% à 3% de son PIB d'ici à 2010. A signaler que Jacques Chirac a pris cette semaine le même engagement pour la France. L'entourage du chancelier pourrait à l'avenir s'impliquer directement dans le lancement et le pilotage de programmes nationaux d'innovation. Un budget annuel affecté à cette tâche est discuté. La création d'une fondation «Education, recherche et développement» est mise à l'étude. Elle pourrait sensibiliser le public aux technologies et à leur impact sur la société, comme le fait déjà en Suisse la fondation Science et Cité.

Le chancelier précisera ses intentions le 15 janvier devant un parterre de scientifiques et de représentants de l'économie. Il marche sur des œufs, car un obstacle institutionnel majeur barre sa route: l'éducation est de la compétence des Länder. S'agissant des universités, Berlin est encore plus impuissant que Berne face aux cantons suisses. Schröder crée néanmoins des attentes et ne pas les satisfaire ne serait pas sans risque. Son cabinet s'est déjà fait blâmer par le monde scientifique en réduisant de 100 millions d'euros le budget fédéral 2004 dévolu à l'éducation et la recherche (8,26 milliards d'euros).

Les chercheurs, justement, ont leur idée sur le remodelage du paysage scientifique national. Ernst-Ludwig Winnacker, président de la DFG, que l'on peut comparer au Fonds national suisse, voit une lacune allemande dans la formation postgraduée de très haut niveau. Il cite en exemple l'offre dans ce domaine de l'EPF de Zurich, de Yale ou de Cambridge. Un effort concentré sur un petit nombre de hautes écoles allemandes devrait suffire, pense-t-il. A la louche, un investissement entre 60 et 100 millions d'euros par an, avec la garantie que l'expérience dure plusieurs années.

Les cloisons doivent tomber

L'économie allemande réclame aussi une mobilisation nationale pour l'innovation, la recherche et l'éducation. Le patron de Siemens, Heinrich von Pierer, a présenté son propre plan d'action en 10 points. L'industriel plaide pour des universités plus libres et davantage spécialisées sur leurs compétences propres, ainsi que pour un espace universitaire plus concurrentiel. Les cloisons du fédéralisme doivent tomber, et l'aide publique à la recherche augmenter. Le patron met en garde contre une menace «moins médiatique» que le terrorisme, mais tout aussi vénéneuse: l'érosion du savoir, de la capacité d'innovation et de l'esprit de recherche.