PHARMA

Innovation & Technologie. Le groupe familial Debiopharm façonne les médicaments de demain

Développé par la société lausannoise, un traitement qui castre chimiquement les délinquants sexuels sera commercialisé dans trois mois en Europe. Futur blockbuster de Debiopharm: un anti-viral destiné à traiter l'hépatite C.

A Lausanne, dans l'ancien immeuble triangulaire d'André & Cie, le groupe Debiopharm, actuel propriétaire des lieux, affiche le sourire grâce à deux médicaments phares dans le traitement du cancer colorectal et dans celui de la prostate, qui génèrent des ventes annuelles de plus de 2,5 milliards de dollars. «Debiopharm ne dépend ni des banques ni du marché boursier. Il s'agit d'une société familiale qui n'a pas l'obligation de rapporter le maximum de profit à ses actionnaires, explique son charismatique président et fondateur de 85 ans, Rolland-Yves Mauvernay. Nous avons donc les mains libres pour développer des médicaments qui assureront la pérennité de la société mais également des traitements moins rentables et accessibles aux pays en voie de développement.»

C'est le cas, par exemple, d'un nouveau produit qui sera commercialisé en Europe dans trois mois: un traitement qui bloque la testostérone et castre chimiquement les délinquants sexuels. «Nous travaillons presque à perte avec ce traitement, mais nous agissons par citoyenneté», souligne Thierry Mauvernay, le fils du fondateur de Debiopharm, qui reprendra la présidence de l'entreprise lorsque son père se retirera. Ce qui n'est pour l'instant pas d'actualité. «Si je me retire, ma vie s'arrête.»

Ce médicament a le grand avantage d'être administré par une injection intramusculaire tous les trois mois. Actuellement, la cyprotérone, une substance concurrente qui stoppe la production de testostérone, existe sous forme de comprimés. La coopération du délinquant sexuel est, avec la cyprotérone, la condition sine qua non du succès. Une contrainte qui pourra être levée avec le traitement de Debiopharm.

Fabriqué à Martigny, chez Debio RP, le médicament a été accepté pour cette indication dans neuf pays d'Europe mais pas encore en Suisse. «C'est regrettable qu'il n'y ait pas de législation harmonieuse avec l'Union européenne», note au passage Rolland-Yves Mauvernay.

Fondée il y a vingt-neuf ans, Debiopharm a développé un savoir-faire particulier dans la galénique, à savoir l'art de façonner un principe actif en forme orale ou injectable pour qu'il puisse être administré au patient. La société lausannoise développe, par exemple, une nouvelle façon d'administrer la triptoréline, plus connue sous son nom commercial de Decapeptyl.

Ce médicament, qui fait l'objet d'une diffusion sous licence dans le monde entier, contient un peptide de synthèse agissant sur les organes de reproduction. Il est utilisé pour traiter l'endométriose chez la femme et participe surtout aux traitements du cancer de la prostate. Son inventeur et Prix Nobel Andrew Schally n'a pas réussi à convaincre l'industrie pharmaceutique. Raison invoquée: ce traitement nécessitait deux injections quotidiennes.

Debiopharm a reformulé la substance active avec des microparticules biodégradables. C'est en se résorbant qu'elles libèrent le peptide. Aujourd'hui, l'injection se fait une fois tous les trois mois.

«Nous voulons obtenir une durée d'action encore plus longue et offrir un traitement qui nécessiterait une injection tous les six à douze mois. Nous visons ainsi essentiellement les populations des pays en voie de développement qui n'ont pas la possibilité d'aller régulièrement chez leur médecin», note Kamel Besseghir, CEO de la société.

Le blockbuster de Debiopharm, avec un chiffre d'affaires de 2 milliards de dollars, est l'oxaliplatine, un traitement de première ligne lors du cancer du côlon. Le principe actif inhibe la multiplication cellulaire des tumeurs. Cette substance a été licenciée par Debiopharm à sanofi-aventis et est aujourd'hui commercialisée dans près de 75 pays sous le nom d'Eloxatine.

Le futur blockbuster de l'entreprise lausannoise, qui devrait entrer sur le marché d'ici à 2014, est un antiviral destiné à traiter l'hépatite C, une maladie qui touche 180 millions de personnes dans le monde et qui se transforme très souvent en cirrhose et en cancer du foie. «Notre traitement est actuellement en phase IIb», précise Kamel Besseghir.

Cette molécule était dans un premier temps utilisée pour le traitement du sida. Les chercheurs se sont aperçus que le médicament candidat était surtout efficace pour combattre la réplication du virus de l'hépatite C. Les résultats sur les patients coinfectés sont spectaculaires. Les particules du virus de l'hépatite C disparaissent après une semaine de prise du Debio-025.

«Nous avons modifié une structure moléculaire connue pour qu'elle entre bien dans la cellule pour y lier une protéine intracellulaire humaine (la cyclophiline) nécessaire à la réplication du virus de l'hépatite C, explique Kamel Besseghir. Le Debio-025, en se liant à cette protéine, inhibe ainsi la réplication de l'acide ribonucléique (ARN) viral. La reproduction du virus est ainsi bloquée. «Nous avons jusqu'à présent investi plus de 100 millions de francs dans ce produit», souligne Thierry Mauvernay. Quant au marché visé, il est estimé à plus de 1 milliard de dollars dans le monde.

La société Debiopharm étudie entre 700 et 800 projets par année, émanant de start-up, des universités ou de projets abandonnés par des sociétés pharmaceutiques. Seules une dizaine de molécules, émanant de recherches effectuées au Japon, en Allemagne, aux Etats-Unis et en France, font l'objet d'une étude approfondie et éventuellement d'une prise de licence. En échange de cette licence, le groupe lausannois finance alors tout le développement de la substance jusqu'en phase clinique II ou III. Puis, il recherche généralement un partenaire pharmaceutique pour la commercialisation.

«Je rencontre une à deux start-up chaque semaine. Souvent, nous essayons de les aider par du conseil, souligne Rolland-Yves Mauvernay. Pour l'instant, nous n'avons malheureusement conclu aucun partenariat avec des entreprises de la région mais nous avons beaucoup d'interconnexions, notamment avec l'Ecole polytechnique fédérale de Lausanne.» Debiopharm a en effet annoncé en février dernier la création d'une chaire dédiée à la lutte contre le cancer. Une somme de 2,5 millions de francs y sera investie.

Seule une molécule sur 10000 aboutit à un produit. Grâce à une équipe d'experts, 150 personnes à l'interne et 400 personnes à l'externe, Debiopharm tente de minimiser le risque.

«Notre rendement est considéré comme honorable puisque nous possédons deux produits phares sur le marché, soit un médicament pour 150 collaborateurs. Généralement, les groupes pharmaceutiques comptent un produit pour 1000 employés», souligne Thierry Mauvernay.

Certaines molécules doivent toutefois être abandonnées en cours de route. Parmi les médicaments candidats, jugés prometteurs dans un premier temps, Rolland-Yves Mauvernay considère plus risqué le développement du ZT-1, une molécule qui lutte contre la maladie d'Alzheimer.

En revanche, il garde un enthousiasme d'adolescent lorsqu'il rencontre un diamant à l'état brut. C'est le cas de deux projets récemment identifiés: un antidouleur qui utilise la morphine endogène pour agir ou une molécule anticancéreuse qui, sur le modèle animal, est capable d'éradiquer de façon spectaculaire certains types de cellules cancéreuses.

Publicité