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© CHRISTIAN BEUTLER/KEYSTONE

Aviation

Intégrer les drones dans le trafic aérien, un défi

Skyguide vient d’annoncer sa volonté de lancer un système d’intégration des drones dans l’espace aérien dès juin 2018. Mais sa mise en place et son impact sur le contrôle aérien restent encore flous

Comptant près de 1500 employés entre ses différents centres d’activité répartis dans toute la Suisse, Skyguide sélectionne ses contrôleurs aériens au compte-gouttes. La formation, longue de quatre ans, comptabilise près de 50% d’échecs. Le but: s’assurer que les aiguilleurs du ciel soient en mesure de gérer le stress inhérent à leur profession en tout temps. Et pourtant, l’annonce en mars dernier d’une collaboration entre la société américaine Airmap et Skyguide afin d’intégrer les drones dans l’espace aérien à partir de juin de cette année inquiète les contrôleurs aériens.

Lire aussi: La Suisse, centre mondial pour les drones

Comme l’explique Maximilien Turrettini, le président du syndicat de contrôleurs aériens Skycontrol, ce système conçu pour permettre d’éviter les collisions devrait entraîner des changements drastiques dans la profession. «L’arrivée des drones va susciter une augmentation de la charge de travail. On ne sait pas comment Skyguide compte en organiser la gestion. Nous ne sommes pas contre le développement digital mais nous craignons que le changement intervienne de façon trop rapide, sous pression de la Commission européenne».

Mélange entre l’homme et la machine

Sachant que les contrôleurs aériens sont responsables pénalement en cas d’accidents, la démarcation entre le rôle de la machine et celui de l’humain est crucial. «Pour le moment nous avons un système très sûr et fiable qui résulte d’un mélange entre l’homme et la machine. Mais lorsque les drones seront là, il faudra se poser la question de la responsabilité. Est-ce que ce sera le fabricant, le testeur ou le contrôleur aérien qui sera poursuivi en cas d’accident?» se demande Maximilien Turrettini.

Nous utilisons déjà beaucoup de technologies pour assister nos contrôleurs. Leur tâche est plus aisée qu’il y a dix ans

Klaus Meier, CIO de Skyguide

Des interrogations qui n’inquiètent pas Klaus Meier, le «Chief Information Officer» (CIO) de Skyguide, qui voit plutôt les drones comme une opportunité. «L’arrivée des drones est en train de provoquer un changement de paradigme. Si nous ne réagissons pas, nous risquons de disparaître. Les opérateurs télécoms et les spécialistes du GPS sont en train d’essayer d’entrer dans le marché. Vu que nous sommes dans des situations de monopole, les entreprises de contrôle aérien dormaient un peu jusque-là.»

Avec l’intelligence artificielle

Selon lui, l’intégration des drones dans l’espace aérien sera réalisée grâce à l’intelligence artificielle et se fera automatiquement. Il réfute l’idée d’une augmentation de la charge de travail pour les employés. «Nous utilisons déjà beaucoup de technologies pour assister nos contrôleurs. Leur tâche est plus aisée qu’il y a dix ans, lorsque le volume du trafic était similaire mais les outils automatisés bien moins performants. Lorsqu’il y a des changements, vous avez toujours des résistances au départ.»

Lire aussi: La Suisse sera dotée d’un système anticollision entre drones et avions

Pourtant, comme le constate Philip Butterworth-Hayes, expert de la gestion du trafic aérien et fondateur du site spécialisé Unmannedairspace.com, la volonté de la Suisse d’être le premier pays au monde à intégrer les drones dans le contrôle aérien soulève de nombreuses questions. «Outre le risque de piratage ou le brouillage électronique des fréquences, reste la question de la coopération entre les drones et les contrôleurs. Si on donne un ordre à un pilote d’avion de monter ou descendre, il le fait instantanément. Pas sûr que ce soit le cas pour la personne qui dirige un drone.»

Risque économique

Il évoque aussi le risque économique. «Récemment, l’apparition d’un drone non autorisé à Gatwick a forcé l’aéroport londonien à dérouter des avions durant un jour entier.» Une opération qui a coûté à l’aéroport anglais près d’un million de livres sterling.

Ayant l’ambition d’être un pionnier au niveau européen, Skyguide devra néanmoins faire face à une solide concurrence. Parmi celle-ci, A3, la start-up d’Airbus développée dans la Sillicon Valley, qui met au point le projet Altiscope. Tablant sur un décuplement du trafic aérien d’ici à 2030, Jessie Mooberry, responsable du déploiement de ce système de visualisation, critique aussi le manque d’investissement dans les infrastructures. Pour l’Américaine, les solutions fournies doivent concerner l’ensemble des acteurs. «On ne peut pas s’occuper que d’un style d’engin aérien ou des demandes d’un couloir aérien en particulier. Les systèmes doivent être connectés et s’harmoniser entre eux. C’est pour cela que nous souhaitons établir un ensemble de règles et d’architectures qui pourront être utilisées pour intégrer des drones dans n’importe quel espace aérien avec toute sorte de scénarios possibles.»

Un constat que partage Corinne Bender, responsable du programme sécurité et sûreté à l’Ecole nationale d’aviation civile (ENAC) de Toulouse. Selon elle, les différents acteurs peinent à se concerter. «Chacun avance dans son coin. Les entreprises de contrôle aérien rechignent à faire évoluer leur modèle d’affaire, alors les fabricants de drones avancent de leurs côtés et s’attendent à ce que les autorités s’adaptent à eux. Enfin, au bout la chaîne, les décideurs politiques agissent et prennent des décisions sans forcément comprendre les tenants et aboutissants, souvent par manque d’information.»


«De nombreuses questions restent sans réponse»

Marc Baumgartner, contrôleur aérien chez Skyguide et ancien président de la Fédération internationale des contrôleurs aériens (IFATCA).

L e Temps: Comment le métier de contrôleur va-t-il évoluer ces cinq prochaines années?

Marc Baumgartner: D’ici cinq à dix ans, la plupart des petites tâches seront automatisées. A Cointrin, chaque année, le trafic augmente d’environ 4%. Nous avons dépassé le niveau du trafic de 2008 qui représentait un pic historique. Avec les outils technologiques, chaque contrôleur pourra gérer plus de trafic. Genève et Zurich comptent parmi les carrefours les plus denses d’Europe centrale. Quasiment toute l’Europe transite par ces deux espaces aériens. Genève représente 19% du trafic global.

Y a-t-il un système de surveillance du ciel commun pour l’Europe?

Non et c’est bien le problème! Pour des raisons historiques liées à la fin de la Seconde Guerre mondiale, chaque pays a son propre système, souvent lié à son industrie d’armement. Qui unifiera ces données et comment faudra-t-il faire pour que tout le monde utilise un langage commun? L’Espagne, la France, l’Allemagne, l’Angleterre et l’Italie représentent 60% du trafic aérien à eux seuls. Il existe 67 centres de contrôle et 500 secteurs comme ici avec 32 fournisseurs de service en Europe. Un des problèmes du marché est le manque de compétition. Comme la plupart des acteurs n’ont pas de concurrents au niveau national, ils rechignent souvent à investir dans les infrastructures. Il y a eu cette année à peine 4,9 milliards d’euros investis, c’est une somme ridicule pour une aussi grande industrie.

Pour l’instant c’est l’anarchie, chacun fait ce qu’il veut

Marc Baumgartner

L’arrivée des drones va-t-elle changer la donne?

Oui bien sûr. Leurs applications potentielles sont inimaginables. Cela ira des drones qui contrôlent les infrastructures ferroviaires, à ceux qui vérifient les avions dans les hangars. Aux Etats-Unis, certains paysans utilisent déjà des drones entièrement autonomes pour s’occuper de leur champ. En Suisse, des drones effectuent déjà des missions de surveillance aux frontières et la Poste fait en ce moment des essais à Lugano pour amener du sang d’un hôpital à un autre. Pour l’instant c’est l’anarchie, chacun fait ce qu’il veut. La Commission européenne est en train de discuter d’un projet d’espace aérien urbain avec un cap sur une ville où les drones seront connectés entre eux et se diviseront le terrain. Cela s’appelle Urban Airspace. En Suisse, le régulateur a ouvert un site pour les drones. Il a été victime de son succès, il y a eu trop de demandes, près de 20 000. Les règles doivent encore être fixées. De nombreuses questions restent encore sans réponses. Qui aura accès à ces drones? Comment s’enregistreront-ils? Quelle taille maximum devront-ils avoir? Et avec quel réseau fonctionneront-ils? La 5G?

Vous sentez-vous menacés par cette automatisation?

Non. Mais le dernier mot doit rester celui du contrôleur. Lorsque les drones auront intégré l’espace géré par un contrôleur aérien, il y aura trop de mouvements pour qu’il soit seul à la surveillance. Ce n’est d’ailleurs pas notre travail. Notre mission est de guider des avions, pas des drones transportant des capsules Nespresso! Propos recueillis par A. H.

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