Comme une impureté gâche l'éclat du plus gros diamant, une décision américaine datant de 1994 empoisonne la vie du groupe De Beers. Celui-ci n'a pas le droit d'afficher sa marque sur territoire américain, ni d'y vendre directement ses très précieuses pierres. Motif: le géant du diamant, contrôlant 60% de l'offre mondiale, aurait des pratiques anticompétitives, notamment dans la fixation des prix.

Le marché américain représente la moitié du commerce mondial du diamant brut, et «il est impensable que le nouveau De Beers ne puisse pas y être présent», déclare son directeur des opérations, Gary Ralfe, au Financial Times. Après des années de tractations infructueuses pour annuler l'interdiction, les contacts se sont intensifiés récemment et pourraient aboutir en 2004, selon le quotidien britannique. Plus prudente, une porte-parole de la compagnie relève qu'il n'y a pas eu de percée décisive, mais que des discussions sont en cours.

Avant la naissance du «nouveau De Beers», comme dit Gary Ralfe, le géant mondial du diamant fonctionnait très officiellement comme un cartel opaque. Il rachetait systématiquement les surplus de diamants pour mieux contrôler les prix. Cette méthode s'est avérée très coûteuse, les stocks atteignant un montant de 6 milliards de francs à la fin des années 90!

A cela s'est ajoutée, à la même époque, la problématique explosive des «diamants du sang». Il est aujourd'hui de notoriété publique que nombre de dictatures africaines – en Sierra Leone et au Liberia notamment – et des mouvements rebelles ou terroristes (dont Al-Qaida) se financent en vendant des diamants dont l'origine s'efface grâce à de multiples intermédiaires. S'il n'avait pas réagi, De Beers aurait passé pour complice de ces agissements.

En été 2001, le groupe a vécu une révolution culturelle. De Beers abandonnait son rôle de régulateur du marché et se concentre depuis sur la promotion de sa marque à travers son réseau de 120 partenaires privilégiés («sight holders»). Après avoir créé l'entité De Beers LV avec le groupe LVMH, il se profile comme un acteur majeur dans le secteur du luxe. Par ailleurs, il a collaboré activement au processus dit de Kimberley, par lequel les ministres des principaux pays producteurs et acheteurs de diamants bruts endossent un système international de certification qui a pris effet au 1er janvier de cette année. Une des dernières réunions préparatoires s'est tenue à Interlaken en novembre 2002. Le but est d'assurer la traçabilité des diamants, donc d'éviter que ceux-ci permettent à des régimes sanguinaires de s'équiper en armes.

La concrétisation du processus de Kimberley est difficile, comme l'a montré la première réunion de suivi en avril. Sur les quelque 70 pays qui y participent, peu ont pu présenter des lois opérationnelles ou des certificats efficaces. Par ailleurs, ce commerce se déroule toujours dans un brouillard statistique, et un contrôle indépendant fait défaut.

Mais De Beers a bénéficié des dividendes de sa bonne volonté dans le cadre des discussions avec le Département d'Etat américain. Quant à convaincre le Département de la justice que le groupe n'occupe plus une position dominante inacceptable, il y a encore du pain sur la planche.

Une partie de la réponse est entre les mains des autorités européennes de la concurrence. En janvier, celles-ci ont donné leur feu vert au réseau de partenaires privilégiés («supplier of choice system»). En revanche, elles ne se sont pas encore prononcées sur l'accord entre De Beers et l'entreprise d'Etat russe Arlosa, deuxième producteur mondial. Selon cet accord signé en mars 2002, Alrosa vendrait pendant cinq ans la moitié de sa production – 1,1 milliard de francs – à De Beers.