Le couperet est tombé cette nuit. Depuis minuit, le commerce hors taxes dans les boutiques d'aéroport, à bord des ferries et des avions est interdit pour les voyageurs se déplaçant au sein de l'Union européenne. Une décision qui fait le malheur des uns mais le bonheur des autres. Alors que les professionnels de la branche crient au scandale, les autorités des îles Åland se frottent les mains: cette province autonome de Finlande bénéficie d'un régime fiscal spécial qui lui permet de maintenir les ventes «duty free», pour le plus grand plaisir des touristes.

Le lobbying intense mené depuis deux ans par les opérateurs du commerce hors taxes n'a donc servi à rien. Un échec cuisant pour la Confédération européenne du duty free: elle a dépensé des centaines de milliers d'euros pour convaincre les Quinze d'accorder un ultime répit à ses membres.

Le commissaire européen chargé de la fiscalité, lui, savoure sa victoire. «C'est tout à l'honneur de la démocratie, s'est félicité Mario Monti mercredi, que de constater qu'un groupe de pression arc-bouté sur son seul intérêt immédiat et aux ressources financières apparemment illimitées ait échoué à contrer une décision prise par les Etats membres à l'unanimité.»

Les professionnels n'ont pas hésité à brandir le spectre de 50 000 pertes d'emplois. Un scénario apocalyptique pour un secteur qui occupe 140 000 personnes et pèse près de 6 milliards d'euros (10 milliards de francs). L'argument a convaincu Tony Blair, Gerhard Schröder et Lionel Jospin. Seulement voilà, un report de l'échéance du 30 juin aurait dû être approuvé à l'unanimité des Quinze. Le Danemark et les Pays-Bas s'y sont une nouvelle fois opposés au sommet de Cologne début juin.

Las, les dirigeants européens ont confirmé la décision prise en 1991 par leurs ministres des Finances. Ils avaient décrété que les ventes hors taxes ne se justifient plus dans un marché sans frontière. La Commission de Bruxelles chiffre à 2 milliards d'euros (3,2 milliards de francs) par an les pertes de recettes pour le fisc européen.

A la veille des grands départs, les vacanciers ont toutefois de quoi être rassurés. Ceux qui se rendent hors de l'Union – en Suisse, aux Etats-Unis ou en Asie – pourront toujours s'approvisionner en parfum, whisky et cigarettes hors taxes. L'abolition du «duty free» ne concerne en effet que les passagers se déplaçant à l'intérieur de l'Union (entre la France et la Grèce par exemple).

Pour appâter ces clients, les opérateurs de boutiques hors taxes ont pris les devants: la plupart d'entre eux prendront la TVA à leur charge, quitte à réduire leur marge bénéficiaire. Car, explique Marc Leemans, responsable des «duty free» à l'aéroport de Bruxelles, «il n'y a pas d'autre alternative commerciale pour nous que de maintenir les prix».

Les transporteurs aériens ne devraient pas trop souffrir de la nouvelle donne. Le coup sera en revanche plus dur pour les ferries qui réalisent jusqu'à 40% de leur chiffre d'affaires grâce aux ventes hors taxes. Mais le malheur des uns fait le bonheur des autres. Ainsi, les compagnies effectuant la liaison entre la Suède et la Finlande tirent habilement leur épingle du jeu.

Elles feront désormais escale dans les îles Åland, en mer Baltique. Cette province finlandaise autonome bénéficie d'un régime fiscal spécial, consenti à Helsinki lors de son adhésion à l'Union en 1995. Il lui permet de maintenir les ventes hors taxes, un traitement de faveur dont les Antilles françaises, les Canaries espagnoles, les îles anglo-normandes et l'enclave britannique de Gibraltar profiteront également.

Une aubaine pour cet archipel de 650 îles, dont 60 seulement sont habitées, qui dépend fortement du trafic maritime et du «duty free»: ils génèrent 45% de ses revenus. Un dixième des 25 000 habitants de la province sont d'ailleurs employés par les compagnies de ferries qui ont transporté l'an dernier près de 10 millions de personnes entre la Suède et la Finlande. «Le transport maritime est l'épine dorsale de notre économie», confirme Carin Holmqvist, responsable du commerce et de l'industrie auprès de l'administration des îles Åland. «Si nous n'avions plus ces bateaux, je ne sais pas ce que nous deviendrions.»

Pour tirer au maximum profit de la mine d'or que représente le «duty free» dans l'une des régions d'Europe où les taxes sur le tabac et l'alcool sont parmi les plus élevées, le gouvernement local n'a pas lésiné sur les moyens. Cinq millions d'euros (8 millions de francs) ont été investis dans la construction d'un nouveau terminal à une trentaine de kilomètres à l'est de Marienhamn, la capitale de l'archipel. «Davantage de ferries feront escale chez nous», se réjoui Carin Holmqvist, en rappelant que un million de touristes ont visité les îles l'an dernier.