La traque a commencé sur Twitter au soir du 14 janvier. Assis devant son écran à des milliers de kilomètres de là, alors que les médias en sont réduits aux conjectures, un internaute portant le pseudo Twouir1 est le premier à assister en direct à la fuite du président Ben Ali. «J’ai remarqué le Boeing 737 immatriculé TS-IOO au sud d’Enfidha quand il est entré dans le radar de Malte, raconte cet observateur anonyme. Je l’ai vu partir vers le Sud en direction de Tripoli, puis bifurquer vers la France avant de faire à nouveau demi-tour vers Jeddah.»

Twouir1 fait partie d’une communauté d’internautes qui passe ses nuits à observer le trafic aérien en temps réel sur des sites comme Flightradar24 ou Libhomeradar.org. Dès le 15 janvier, des appels sont lancés sur Twitter et Facebook pour retrouver la trace de trois avions privés utilisés par le clan en fuite.

Le parcours de ces jets laisse entrevoir les liens étroits qu’entretenaient les proches de Ben Ali avec la place genevoise. Des recherches du Temps montrent que trois de leurs avions privés, des Challenger 600 immatriculés TS-IAM et TS-IBT, ainsi que le Falcon TS-JSM, se sont posés à 28 reprises à Genève en 2010. C’est à bord du Challenger TS-IAM que Leïla Ben Ali et son entourage ont quitté l’aéroport du Bourget après avoir été refoulés par les autorités françaises le 15 janvier.

Le Falcon a été localisé mercredi sur le tarmac de Cointrin par un radio-amateur qui a aussitôt publié l’information sur son blog. L’avion s’y est posé le 10 janvier au soir. Il appartient à une ex-figure montante du régime Ben Ali, Sakhr El Materi, l’époux de la fille aînée de Leïla et de Zine el-Abidine Ben Ali. Ce milliardaire de 31 ans est notamment à la tête de la holding Princess El Materi et de la banque islamique Zitouna, dont les avoirs ont été saisis hier par la Banque centrale tunisienne.

Sakhr el Materi, décrit dans les câbles diplomatiques de WikiLeaks comme un jeune homme conservateur et ambitieux, a fait sa première fortune en plaçant en bourse une part de sa société Ennakl, qui importait les marques Audi, Volkswagen et Porsche en Tunisie. Il a ensuite fondé la banque Zitouna en 2010 avec des crédits avancés par plusieurs banques étrangères non identifiées. Il passe aussi pour être le gestionnaire de la fortune de sa belle-mère Leïla.

Depuis jeudi, son nom et celui de son épouse Nesrine figurent en bonne place sur la liste des personnes visées par le blocage des biens imposé par le Conseil fédéral. Un porte-parole du Département des Affaires étrangères (DFAE), en charge de l’application de la mesure, confirme que l’ordre concerne «toutes les valeurs de toute nature, mobilière et immobilière». En théorie donc, le Falcon devrait être saisi. «Toute personne ayant autorité sur cet avion et qui le laisserait partir serait punissable», confirme le porte-parole.

L’avion de Sakhr el Materi se trouverait toujours sur le tarmac de Cointrin. C’est ce que montre une base de donnée maintenue par l’Association des riverains de l’Aéroport de Genève (ARAG), qui enregistre tous les atterrissages et décollages grâce à un récepteur. C’est avec ce genre d’installations amateures, réparties un peu partout en Europe, que des internautes comme Twouir1 ont pu pister les allées et venues des jets tunisiens. Le Falcon restait toutefois introuvable vendredi. «Je suis allé voir ce matin, je ne l’ai pas vu», confie penaud un porte-parole de l’Aéroport de Genève. Contacté vendredi, l’OFAC s’est dit incapable de donner plus de précisions.