Un an et demi après le lancement de la plus grosse opération anticorruption en Espagne, une banque privée suisse fait son apparition dans le complexe écheveau des suspects. Pictet & Cie est en effet mêlé à l'«opération Malaya», après l'interpellation jeudi soir de Fernando de Salinas Mila, directeur de la succursale de Madrid depuis deux ans.

Selon Pictet & Cie, il aurait été libéré sans caution vendredi après-midi. Jointe vendredi par téléphone, la succursale espagnole n'a pas souhaité faire de déclaration. Menée tambour battant par le nouveau juge anticorruption Miguel Angel Torres, l'«opération Malaya» enquête sur les pots-de-vin considérables qui auraient été versés par des promoteurs immobiliers à des élus locaux. Ces «faveurs» rémunérées se seraient produites au cours des dix dernières années à Marbella, célèbre station balnéaire du littoral andalou.

Jusqu'à présent, sur une centaine de suspects, 70 personnes ont été interpellées, dont le maire, Marisol Yagüe, ses adjoints, ainsi que des avocats et des constructeurs immobiliers. Des dizaines de comptes bancaires ont été gelés, et la justice a fait main basse sur des villas, des voitures de collection et des bijoux.

Au total, ce butin représente la bagatelle de deux milliards d'euros, dont l'essentiel serait passé entre les mains de José Antonio Roca, adjoint à l'Urbanisme de Marbella, et supposé «cerveau» du système de corruption généralisé. La banque genevoise, à travers son porte-parole, Frank Renggli, affirmait vendredi que Pictet & Cie «ne s'estimait en rien concerné par cette affaire», et s'en tenait à la prudence inhérente à une «enquête en cours».

Impact sur l'image

Force est pourtant de constater que Fernando de Salinas Mila, un financier espagnol formé à Barcelone et aux Etats-Unis, est le principal visage de la banque suisse à Madrid depuis 2005. Auparavant, à partir de 1997, il exerçait des responsabilités financières à Genève, tout d'abord pour Merrill Lynch, puis pour le compte de la banque Lullin & Cie. Salinas aurait-il joué un rôle dans le système de pots-de-vin de Marbella? De source judiciaire espagnole, on indique qu'il a pu œuvrer pour le compte de Julian Muñoz, l'ancien maire de Marbella, derrière les barreaux depuis 2005, accusé d'avoir blanchi des sommes colossales via des paradis fiscaux. Muñoz aurait notamment fait parvenir 400000 euros à sa femme, la chanteuse folklorique Isabel Pantoja, via des comptes placés à Gibraltar et dans l'Etat américain de Delaware. L'implication de Salinas dans ces malversations demeure évidemment hypothétique. «Mais, d'ores et déjà, affirmait hier un analyste financier, cela affecte l'image de la banque privée en Espagne.»

On estime que l'argent noir représente environ 20% du PIB national, un pourcentage bien supérieur à la moyenne européenne.