L'économie a-t-elle besoin d'un psychiatre? Jacques Attali en est convaincu. Nommé par Nicolas Sarkozy à la tête de la Commission pour la libération de la croissance française, qui achèvera ses travaux d'ici à quelques jours, il a recruté des spécialistes des mentalités pour identifier les blocages qui paralysent l'Hexagone. Le plus connu d'entre eux est Boris Cyrulnik, spécialiste du comportement animal, psychanalyste et auteur de nombreux ouvrages à succès. Son regard porte bien au-delà de la France: dans le monde entier, prévient-il, l'appauvrissement de l'éducation et la prolifération de banlieues déshumanisées menacent les fondements même de la croissance.

Le Temps: Votre présence au sein de la commission Attali a de quoi surprendre. Comment vous a-t-il choisi?

Boris Cyrulnik: Je connaissais un peu Jacques Attali avant, on avait bavardé de manière intéressante. Lorsqu'il m'a proposé de faire partie de sa commission, je lui ai dit: «Je ne connais rien à l'économie.» Il m'a répondu: «Vous m'intéressez quand même!» C'est un signe de l'évolution en cours dans les sciences économiques: l'approche anthropologique est de plus en plus valorisée, au détriment des approches mathématiques et statistiques. Je fais partie d'une sous-commission intitulée «croissance et mentalités», qui s'intéresse à l'origine psychosociale des freins à la croissance.

- Par exemple?

- Dans moins de dix ans, 80% de la population mondiale habitera dans des zones d'urbanisation déstructurée, sans culture, sans lieux d'échange. Dans cette couronne déritualisée qui entoure les centres-villes, on voit réapparaître des processus de socialisation archaïques avec des clans, des chefs, des lieutenants. Les gosses qui y vivent redécouvrent la socialisation par la violence, des logiques primitives - «de quel droit viens-tu sur mon territoire?» - que la culture a combattues pendant des siècles. Le clan, le chef, la bagarre, ça revalorise dans l'instant, mais ça ne socialise pas. Ou alors, c'est une socialisation terriblement coûteuse. Regardez l'Amérique latine: ce sont des pays riches, beaux, cultivés, mais dont la croissance est complètement plombée par la violence liée à l'urbanisation anarchique des décennies précédentes. Au Brésil, jusqu'à 40% des jeunes de ces quartiers sont déstructurés, sans famille, sans école, ils ne connaissent pas ou peu leur père, ou disent qu'ils ont un père différent tous les mois. Les déserts urbains se développent aussi très rapidement en Asie, avec des conséquences visibles: à Hanoi, vous n'avez pas de McDonald's, mais de plus en plus d'enfants obèses.

- Et il y aurait des remèdes psychologiques à ces phénomènes?

- Avant d'entrer dans la commission, j'avais travaillé sur la confiance primitive: pourquoi certains individus veulent-ils explorer, apprendre, alors que d'autres ne veulent que la sécurité, la routine, même si cela leur coûte terriblement cher. La confiance primitive donne le plaisir d'entreprendre, d'explorer. Pour la stimuler, il faut aménager la première année de vie de l'enfant. C'est l'une des propositions que j'ai faites au sein de la commission: améliorer les conditions de vie du foyer, parce que c'est la structure affective quotidienne qui donne le plaisir d'apprendre. A l'inverse, les enfants isolés, qui sont élevés dans un univers sensoriel appauvri, deviennent souvent des phobiques scolaires. Lorsque les enfants sont gardés par la télévision et le frigidaire, cela entraîne un développement de l'obésité, de la dépression, de l'agressivité. C'est une conséquence de notre culture technologique. Pour contrer ses effets négatifs, il faut développer une culture de quartier, réinventer un village moderne. Cette culture de village stimule la confiance primitive. Dès l'instant où il y a une solidarité, dès que la famille revient, la violence régresse fortement. C'est pour cela qu'il faut développer les crèches locales, les garderies de quartier: quand il y a une stabilité affective chez les enfants, ils n'apprennent pas la violence. On doit agir en plusieurs points du quartier: organiser des repas dans la rue, développer une démocratie du quotidien, par exemple en permettant aux habitants de décider des heures de passage des bus, comme cela se pratique en Italie.

- C'est ce que l'Etat ne fait pas, selon vous? En France, beaucoup d'aides ont été versées aux banlieues déstructurées que vous décrivez.

- Il y a eu énormément d'argent, mais il est allé au béton, pas aux êtres humains. On change les revêtements des salles de sports tous les deux ans, mais on diminue les postes d'éducateurs, de professeurs de sport, de musiciens, de tous ceux qui font la culture. C'est une solidarité sans parole, sans échange, qui aggrave l'isolement. Une solidarité d'argent, pour ne pas mourir de faim. Il faut changer de logique: l'argent doit aller aux êtres humains. Par exemple, on pourrait organiser des salles communes où les retraités, les chômeurs arrondiraient leurs fins de mois grâce à des cours donnés aux enfants. Or, aujourd'hui en France, vous n'avez pas le droit de toucher un complément à votre retraite ou à votre assurance chômage. Cela va devenir possible avec le RSA, le Revenu de solidarité active développé par Martin Hirsch [ndlr: «Haut commissaire» de Nicolas Sarkozy, en charge notamment de la lutte contre la pauvreté].

- On parle beaucoup de la ségrégation scolaire qui frappe les banlieues. Y a-t-il un moyen d'améliorer la situation?

- Les grandes écoles françaises ne recrutent plus que des gosses des beaux quartiers. Par exemple, à l'Ecole de santé navale de Bordeaux, qui est très réputée, il n'y a que 3% d'enfants issus de familles pauvres, contre 30% il y a trente ans. Cela est dû au fait qu'il n'y a pas de classes préparatoires dans les banlieues pauvres, parce que la communauté ne l'encourage pas. Il faut augmenter les postes de professeurs dans les classes préparatoires, et en mettre dans ces quartiers.

- Vous insistez sur les premières années de vie de l'individu, mais certains freins psychologiques se développent plus tard. Comment peut-on les prévenir?

- Il y a un retard de développement chez les enfants, notamment les garçons, qui s'exprime à l'adolescence, mais qui commence avant. Les garçons mûrissent dans l'épreuve. Lorsqu'ils grandissent, ils ont besoin de quitter leur famille. Avant, la culture leur fournissait un rituel d'accueil. S'il n'y a plus de rituel, c'est la haine, la violence, qui revêt un pouvoir séparateur. Pour remplacer le rituel, certains pays - la Suède, l'Allemagne, les Etats-Unis, l'Islande... - ont développé la «gap year» [année sabbatique]: les adolescents quittent leur famille pour trouver un travail à l'étranger, ils reviennent après un ou deux ans avec la maîtrise d'une langue, ils ont gagné de l'argent et de la confiance en soi. Je pense qu'on a le plaisir d'entreprendre que si on a une base de sécurité: elle s'acquiert affectivement dès les premières années, puis à l'école et à travers la «gap year». C'est comme le camp de base qui, en montagne, permet d'atteindre le sommet.

- N'est-il pas naïf de penser que la renaissance de la «culture de village» sera le fait de l'Etat? N'a-t-il pas échoué à prévenir les phénomènes nocifs que vous décrivez?

- Les lois ont un rôle structurant majeur, non seulement pour la société mais pour la psychologie de l'individu. Il y a des lois humaines et des phénomènes, comme la télévision ou l'urbanisation déculturée, qui nous sculptent, parfois à notre insu. Beaucoup d'hommes politiques ont prévu des lois sans forcément penser aux conséquences psychosociales. Ce n'est peut-être pas l'Etat qui fera renaître la culture de village, mais il devra s'appliquer à ne plus l'étouffer. Imposer la construction de lieux de réunion dans les immeubles, c'est son rôle. Financer, surveiller les associations de quartier ne lui coûtera pas beaucoup plus cher que de distribuer une aide sociale improductive comme il le fait aujourd'hui.

Même chose pour la «gap year»: l'Etat devra permettre aux jeunes de s'inscrire à l'université ou dans une grande école un ou deux ans à l'avance, ce qui est impossible en France aujourd'hui.

- La France apparaît souvent comme un pays déprimé, face à l'avenir, la mondialisation... Est-ce le cas? Et d'où vient cette impression?

- C'est difficile à dire. Pourquoi la France était-elle dépressive après la Première Guerre mondiale, et si optimiste après la Seconde? Les années 1950 étaient follement pauvres, mais les gens étaient aussi d'un optimisme stupéfiant. On avait une utopie de progrès, l'idée que «demain, ça ira mieux», et la culture populaire était très gaie. Même le Parti communiste était gai: ce n'est qu'ensuite qu'il est devenu sinistre. La CGT demandait aux électriciens de travailler le dimanche! les ouvriers lisaient, allaient à l'opéra. Il y avait une solidarité proximale, les gens se gardaient mutuellement leurs enfants, aidaient à construire les maisons de leurs voisins, allaient aux bals populaires... Mais la vie était très dure, sans protection sociale.

Aujourd'hui, les conditions de travail sont meilleures que jamais, mais les dépressions et les suicides d'origine professionnelle augmentent follement. Dans le même temps, le plaisir de la tranquillité a en partie remplacé le plaisir d'entreprendre.

Regardez les filières que choisissent les meilleurs étudiants en médecine: la dermatologie, l'ophtalmologie, des disciplines sans chirurgie, avec peu de stress. Une nouvelle philosophie de l'existence se met en place, dont le mot d'ordre est «d'être bien». C'est presque de l'ordre de la phobie, du manque de confiance en soi: si j'ai appris à avoir peur de l'existence, je vais chercher un emploi planqué, et me concentrer sur la recherche des petits plaisirs quotidiens. Mais cette recherche constante de sécurité et de plaisir mène à l'acrimonie. Ça ne donne pas de sens. Ce qui donne du sens, c'est le goût de l'aventure.