Nouriel Roubini fulmine contre le dernier rapport des économistes de la Maison-Blanche, selon lesquels les Etats-Unis ne connaissent pas de déficit de la balance courante, mais ont un excédent de la balance des capitaux.

Le professeur de la Stern School de New York est le chef de file de ceux qui craignent un rééquilibrage dans la douleur des comptes extérieurs de la première économie du monde. Il suffirait pour cela que les banques centrales asiatiques se lassent de financer à crédit la surconsommation des ménages américains.

Ces dernières années, elles ont couvert jusqu'aux neuf dixièmes du déficit courant en amassant une grande quantité de bons du Trésor. Or, ces titres qui rapportent peu font courir un gros risque de change à leurs détenteurs. Ces derniers pourraient tout d'un coup vouloir s'en débarrasser.

La thèse de Bernanke

Pour la Maison-Blanche, toutefois, l'achat massif de titres américains par des étrangers n'est pas la résultante quelque peu désagréable du déficit courant, mais son origine. La causalité est inversée: faute d'alternative, les Asiatiques qui épargnent trop déversent leurs capitaux sur les marchés financiers américains, les plus efficaces du monde.

Ce mouvement est, selon cette explication, à l'origine de la baisse des taux d'intérêt à long terme qui a encouragé la bulle immobilière et l'appétit de consommation. Les Etats-Unis étant plutôt importateurs de produits manufacturés, il en résulte, finalement, un important déficit courant.

En mars dernier, le nouveau président de la Réserve fédérale Ben Bernanke, alors conseiller du président Bush, avait défendu cette thèse en parlant d'un «excédent global d'épargne».

Vu sous cet angle, le rééquilibrage n'est plus du ressort des Etats-Unis. Mieux, la probabilité d'un rééquilibrage dans la douleur paraît beaucoup plus faible. En effet, la propension du reste du monde à trop épargner et l'attractivité de Wall Street ne disparaîtront pas du jour au lendemain.

Cette vision conforte les scénarios du maintien de la croissance américaine à un rythme élevé. C'est le parti adopté par Ben Bernanke lors de ses apparitions devant le Congrès mercredi et jeudi dernier. Il a envisagé que l'économie puisse aller jusqu'à la «surchauffe». Contrairement à ce que professent la majorité des économistes, le ralentissement qui se précise dans l'immobilier lui paraît compatible avec une croissance «solide», selon lui.

Créanciers nets du monde

Et si le rééquilibrage des comptes extérieurs se faisait autant attendre que la remontée des taux à long terme? C'est l'avis de Ricardo Hausmann et Federico Sturzenegger, deux professeurs de Harvard. Pour eux, le rééquilibrage est un anathème, car il n'y a pas de «grave déséquilibre de l'économie mondiale». Malgré l'afflux de capitaux étrangers, les Etats-Unis enregistrent toujours un excédent sur les revenus du capital, font-ils observer dans un article publié en novembre dernier. Malgré l'accumulation des déficits courants, concluent-ils, les Etats-Unis restent largement créanciers nets du monde (LT 24.01.06). L'économie américaine peut continuer encore longtemps dans la même direction.

Quoique largement critiquée parmi les spécialistes, cette théorie conforte les scénarios optimistes pour les Etats-Unis et le dollar.

Donné à la baisse par presque tous les économistes en début d'année, le billet vert est en train de retrouver des supporters. Les bons chiffres conjoncturels américains depuis deux mois et les signes d'affaiblissement des économies européennes y concourent.

Mais au bout du compte, tout déséquilibre appelle tôt ou tard un rééquilibrage. «Ce processus n'est pas incompatible avec une croissance dynamique. Mais il impliquera en tout état de cause des changements significatifs dans la structure de l'économie américaine», estime Cédric Tille, professeur d'économie visiteur à HEI. Les divers scénarios qu'il envisage nécessitent que les Etats-Unis se mettent à exporter beaucoup plus, voire à devenir exportateurs nets.