Investir en 2015,un vrai casse-tête

Placements Fin du taux plancher, taux d’intérêt négatifs, etc.

L’environnement a été bouleversé en ce début d’année. Que faire de son argent?

Un taux plancher qui vole en éclats, des taux d’intérêt qui virent au négatif, des banques centrales qui ne tirent plus dans le même sens, une croissance qui se fait toujours plus rare et des pressions déflationnistes toujours plus présentes. Les investisseurs – suisses en particulier – ont de quoi être déboussolés en ce début d’année.

Alors que faire dans ce nouvel environnement? Où les investisseurs, qu’ils aient 10 000, 100 000 ou 1 million de francs, peuvent-ils placer leur argent? Le Temps a posé la question aux spécialistes.

L’argent liquide?

Pour Emmanuel Ferry, responsable des investissements de la Banque Pâris Bertrand Sturdza, le plus important dans un environnement instable est de protéger son capital. «En s’adaptant au nouveau cadre et en contrôlant toute prise de risques», précise-t-il.

Le moins risqué, a priori, serait donc de placer son argent sur un compte bancaire. Surtout pour les petits montants. Or, aujourd’hui, même si la plupart des établissements bancaires ne répercutent pas (encore?) les taux négatifs de la BNS sur leurs clients, les frais qu’ils facturent annihilent bien souvent tout gain en fin d’année. Selon une étude publiée fin janvier par Comparis.ch, c’est le cas pour 10 des 13 banques sélectionnées.

Malgré tout, Fabrizio Quirighetti, chef des investissements de la banque Syz & Co, conseille à ceux qui «sont optimistes, ceux qui pensent que la Suisse va se maintenir à un niveau de prospérité élevé, que sa balance commerciale va rester largement excédentaire et sa monnaie forte», de rester avec de l’argent liquide. Surtout pour les petites sommes. «Ça a l’avantage d’être sans risque, souligne-t-il, surtout en cas de déflation.» Par contre, prévient-il, ceux qui pensent que la situation peut empirer feraient bien d’acheter des actifs dans d’autres devises, «de profiter du franc fort». Et de citer l’achat d’une petite maison dans le sud de l’Europe. Ou des actions de sociétés suisses qui pourraient, elles aussi, profiter de la force actuelle du franc pour procéder à quelques acquisitions.

Les actions?

Les actions, justement. Pour Daniel Varela, chef des investissements de la banque Piguet Galland, il s’agit, «un peu par défaut», de l’actif le plus intéressant. «Certes les marchés sont déjà beaucoup montés, reconnaît-il. Mais dans le contexte actuel, avec peu d’inflation et des banques centrales toujours prêtes à injecter des liquidités, les actions restent intéressantes.»

Une chose est sûre pour Emmanuel Ferry: «Les deux grandes classes d’actifs – actions et obligations – sont chères, voire très chères actuellement. Une correction significative paraît donc inévitable.» Selon lui, il faut donc faire preuve de prudence, diversifier au maximum ses investissements, quand on le peut, et gérer de manière active ses placements. «Si la gestion passive, via des ETF par exemple, a bien fonctionné ces cinq dernières années, elle sera désastreuse pour les années à venir», prévient-il.

Jean-Pierre Béguelin, ancien chef économiste de Pictet & Cie, recommande d’investir dans les actions, suisses de préférence, mais à partir d’un certain montant seulement. Jusqu’à 100 000 francs, celui qui fut également économiste à la BNS ne conseille pas d’investir en dehors du franc. Que ce soit pour les actions ou les obligations. «Le risque de change est bien trop élevé, souligne-t-il, nous l’avons encore vu avec la fin du taux plancher. Et une couverture contre ce risque réduirait tout bénéfice à néant.» Avec un million par contre, la diversification est plus facile. «Vous pouvez investir dans des obligations en dollar, ou dans le marché immobilier via des fonds», poursuit-il.

Quid des entreprises suisses exportatrices affectées par la cherté du franc? Dans une note publiée fin janvier, le stratégiste en chef de la banque Gonet & Cie Patrizio Merciai rappelle que 45% des exportations suisses sont absorbées par les Etats-Unis, le Royaume-Uni, la Chine, les marchés émergents. Des pays liés au dollar et avec un taux de croissance qui est le double ou le triple de celui de la zone euro. «Pour les exportateurs qui ont des positions solides dans ces marchés, les perspectives ne sont pas si sombres, et ce d’autant moins que le franc a tout simplement retrouvé son niveau d’il y a six mois contre le dollar», souligne-il.

Les obligations?

Avec des taux d’intérêt au plancher, le marché obligataire ne vient pas tout de suite à l’esprit. «Que l’on ait 10 000 francs ou 1 million, investir dans des obligations en francs n’a pas beaucoup de sens à l’heure actuelle, confirme Daniel Varela. A moins de descendre en qualité de crédit et d’acheter des obligations plus risquées, souvent émises par des sociétés étrangères, il est quasiment impossible de trouver du rendement.»

Selon lui, il existe toutefois des alternatives sur le marché obligataire. Mais à l’étranger. C’est le cas des emprunts en dollars. «Cela peut même être des sociétés suisses qui ont choisi de s’endetter en dollar», explique-t-il. Et de citer en exemple Roche qui a lancé un emprunt en septembre 2014 avec un coupon à 2,875%. «Un emprunt qui offre toujours un rendement de 2,5% aujourd’hui, précise-t-il. S’il avait été réalisé en franc, son rendement serait nul.»

Evidemment, ce type d’investissement se destine davantage à de grands investisseurs capables si nécessaire de se protéger contre le risque de change, poursuit Daniel Varela. «Mais, dit-il, il existe des monnaies périphériques, comme la couronne norvégienne ou le dollar australien, qui ont fortement souffert de la chute des prix des matières premières et qui pourraient donc s’apprécier ces prochains mois, même face au franc.» Des monnaies qui offrent «une prime de risque qui n’existe pas avec le franc», des rendements pouvant atteindre 2% avec des obligations norvégiennes, et jusqu’à 5% pour des titres émis en Nouvelle-Zélande.

L’or?

Reste l’or, dont le cours a progressé de 4% depuis le début de l’année. «Lorsque la BNS avait mis en place son taux plancher, elle avait tué l’or en tant que valeur refuge, explique Emmanuel Ferry. Elle lui a donc redonné de l’attrait en ce début d’année. D’autant qu’avec les taux d’intérêt négatifs, l’or, en tant qu’actif sans rendement, n’est plus autant pénalisé qu’avant.»

Pour Jean-Pierre Béguelin, il ne faut toutefois pas oublier qu’en achetant de l’or, un investisseur fait un pari à la fois sur le cours du métal jaune mais également sur celui du dollar. «Or, on sait que les taux d’intérêt vont remonter aux Etats-Unis, ce qui ne sera pas forcément très bon pour le cours de l’or, dont le rendement est nul.»