Innovation

Investir dans les applications concrètes de la blockchain

Deux entreprises genevoises lancent un certificat d’investissement sur les actifs numériques d'entreprises dont les technologies pourraient résoudre des problèmes concrets dans n’importe quelle industrie. Comment naviguer dans l’univers naissant et incertain des tokens

Deux entreprises genevoises collaborent pour lancer un produit d’investissement sur des jetons numériques. Taurus Group, une société active dans les valeurs numériques lancée en juillet dernier, conseillera un certificat géré par AtonRâ, un asset manager spécialisé dans la technologie. Le certificat permettra d’investir dans des entreprises qui se financent en émettant des jetons numériques, également appelés tokens.

La thèse d’investissement regarde à la fois dans le passé et vers l’avenir. Dans les années 1990, l’apparition d’internet avait dans un premier temps donné naissance à des sites web simples, permettant surtout de consulter des informations. Puis l’amélioration de la technologie a permis l’émergence des réseaux sociaux et du commerce électronique. Avec, au milieu de tout cela, une bulle des valeurs liées à internet, qui a explosé début 2000. Dix ans plus tard, les valeurs technologiques ont entamé une nouvelle phase de forte croissance, tirée par les géants du numérique.

Comme avec le web dans les années 1990, les premières applications de la blockchain ont été peu performantes et essentiellement limitées aux cryptomonnaies

Olivier Good, gérant du certificat d’AtonRâ et Taurus

L’histoire se répète avec la blockchain, estime Olivier Good, le gérant du certificat d’AtonRâ et Taurus: «Comme avec le web dans les années 1990, les premières applications de la blockchain ont été peu performantes et essentiellement limitées aux cryptomonnaies. Ces dernières ont elles aussi connu une bulle, avec un bitcoin proche de 20 000 dollars fin 2017. Maintenant que cette bulle s’est dégonflée, une deuxième phase s’ouvre pour la technologie de la blockchain, qui va s’industrialiser et apporter une dimension décentralisée à internet. Des applications très pratiques vont s’imposer dans toutes les industries.»

Finis les excès et les arnaques des ICO, ces levées de fonds numériques, et place à de véritables utilisations, qui justifient d’investir dans ces tokens, émis par des entreprises pour se financer. En Suisse romande, la Capital Markets and Technology Association (CMTA) a récemment publié un guide expliquant comment une entreprise suisse peut «tokeniser» ses propres actions, pour simplifier une levée de fonds.

Point distinctif par rapport aux valeurs mobilières classiques, un token peut être configuré de manière à offrir certains droits (ou pas) à ses détenteurs. Récemment, LakeDiamond a ainsi émis des jetons permettant d’acquérir du temps de travail des machines de la start-up vaudoise. Et d’encaisser 70% des revenus dégagés pendant ce laps de temps. LakeDiamond peut ainsi lever des fonds pour acquérir de nouvelles machines sans distribuer d’actions, ce qui diluerait la participation de ses fondateurs.

Blockchain, le mot magique

«Un autre avantage des actifs numériques est qu’ils permettent de lever rapidement des fonds, sans devoir passer par différents tours de financements auprès de capital-risqueurs ou de gérants de private equity, pendant plusieurs années», enchaîne Kevin Decoster, développeur blockchain et data scientist chez AtonRâ. Conséquence: le seul moyen d’investir dans les start-up qui les émettent est de passer par les tokens, qui sont en outre décorrélés des marchés financiers.

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Reste la question de la sélection, parmi les 2000 à 3000 actifs numériques cotés dans le monde. Un premier tri sera effectué selon les liquidités, pour ramener l’univers d’investissement à une centaine de noms. Les projets seront ensuite analysés sous un angle technologique et économique en collaboration avec Taurus, reprend le gérant, Olivier Good: «Nous rechercherons les actifs numériques qui permettent de résoudre des problèmes concrets dans n’importe quelle industrie, qu’il s’agisse de questions de réductions de coûts, de vitesse, de désintermédiation ou de sécurité par exemple.»

Comme aux débuts d’internet, le risque existe que la blockchain soit un mot magique que des start-up s’accoleraient pour attirer l’investisseur. «Nous nous poserons trois questions. La technologie sous-jacente est-elle solide? Le modèle d’affaires de l’entreprise est-il rationnel? Un actif numérique est-il vraiment nécessaire?» poursuit l’ingénieur de formation, passé ensuite dans la gestion. En pratique, le certificat, réservé aux investisseurs institutionnels, devrait investir dans 20 à 30 actifs numériques, sans restriction a priori de secteurs d’activité.

Deux succès exceptionnels sur dix

En plus des jetons, des cryptomonnaies seront incluses dans le portefeuille, mais pour une autre raison, analyse Sébastien Dessimoz, l’un des fondateurs de Taurus: «Il est probable qu’un ou deux réseaux comme celui du bitcoin ou de l’ether s’imposeront à l’avenir comme les principales plateformes décentralisées, publiques, pour l’enregistrement de données, d’actifs numériques ou de smart contracts.»

Cet univers naissant n’est pas sans danger. «On peut s’attendre à ce qu’investir dans des start-up blockchain offre des performances similaires à celles du capital-risque classique où, sur dix entreprises prometteuses, en moyenne deux font faillite, une ou deux atteignent une croissance exceptionnelle et deviennent des licornes [valorisées à plus de 1 milliard, ndlr], et les autres s’en tirent bien, sans plus», résume Francesco Abbate, de la société de consultants Swiss Crypto Advisors à Genève, qui conseille un hedge fund sur ces types de valeurs lancé début 2018. Il affirme recevoir une cinquantaine de projets par mois, pour n’en examiner profondément que deux ou trois, et investir dans encore moins. Selon une étude d’ICORating portant sur le premier trimestre 2018, la performance médiane d’un jeton atteignait 49,32%, mais 83% des tokens cotés sur des sites d’échange valaient moins que leur prix d’émission.

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Depuis le début de l’année, le bitcoin et l’ether ont chuté respectivement de plus de 60% et 80% depuis leur sommet historique de décembre-janvier derniers, illustrant la dangerosité de cet univers. Un moyen de se protéger contre les fortes variations de cours consiste à sortir des cryptos et à retourner sur des monnaies traditionnelles, dites fiat. «Pour éviter les frais élevés de cette opération, il est possible de recourir à des stablecoins, c’est-à-dire des actifs numériques dont la valeur est liée de manière fixe à une monnaie de référence», poursuit l’ancien directeur à Genève du hedge fund Brevan Howard. Les stablecoins comme le tether ou le suisse rockz (sur le marché en fin d’année) permettent à un investisseur de ne plus être exposé à la volatilité des cryptomonnaies, sans devoir payer de frais élevés. Le certificat de Taurus et AtonRâ, qui utilise la banque liechtensteinoise Frick comme agent payeur, facturera des honoraires de gestion de 2% et des commissions de performance de 20%.

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