La photographie, un véhicule de placement? Il y a dix ans, la question aurait fait rire la plupart des investisseurs et des passionnés d'art. Aujourd'hui pourtant, les ventes aux enchères d'images en noir et blanc ou en couleur se multiplient, à Paris, à Londres et à New York. Chaque ville s'enorgueillit de ses galeries spécialisées. Enfin, depuis 1997, le marché possède sa grande foire, Paris Photo, dont l'édition 2002 se tiendra du 14 au 17 novembre prochains au Carrousel du Louvre. Près de 90 galeries venues de 12 pays exposeront leurs collections. Plus de 40 000 visiteurs y sont attendus. Tout est à vendre.

«La photographie fut un temps l'art du pauvre mais ce n'est plus le cas maintenant», reconnaît Christine Ventouras Eenhoorn, directrice de Krisal, une galerie genevoise de photographie contemporaine, et unique présence suisse à Paris Photo. «On peut encore aujourd'hui commencer à s'acheter des photos de collection pour environ 1000 francs. C'était le prix de celles de Jan Saudek, un photographe tchèque, quand j'ai ouvert ma galerie en 1992. Elles valent aujourd'hui 6000 francs.» Comme pour les tableaux de maître, le prix des photographies dépasse parfois toutes les limites. C'est le cas de «La grande vague», prise en 1855 par le Français Gustave Le Gray et vendue en 1999 par Sotheby's au prix de 507 500 livres (1 165 476 francs suisses), le prix le plus élevé atteint pour la vente publique d'une photographie.

Les professionnels ne se hasardent toutefois pas à estimer le rendement moyen d'une photographie. «Il n'y a pas de règle, estime Alain Paviot, de la galerie parisienne Françoise Paviot. Le marché repose entièrement sur la loi de l'offre et de la demande et tout change vite. Comme pour tout investissement dans l'art, il faut d'abord acheter ce que l'on connaît et ce que l'on aime. Sinon, on risque Les déconvenues. Par exemple, on peut se voir proposer une photographie de Cartier-Bresson. Mais il peut en fait s'agir d'un tirage récent effectué à partir d'un négatif qui n'est même pas l'original. Cela fait penser au statut des lithographies de Dali.»

Peter Herzog, de la Fondation Herzog à Bâle, porte un regard critique sur le niveau actuel des prix. «Aujourd'hui, le prix des Picasso ou des Monet de la photographie a atteint des sommets. Les Le Gray, Man Ray, Kertész ou même les photographies documentaires, un temps délaissées, comme celles d'Atget, sont devenues inabordables.» Pour lui, cette surévaluation découle de l'action des grandes maisons de ventes aux enchères qui poussent les ventes des photographies jusqu'à ce que les prix soient les plus élevés possibles. «Pour cette raison, je n'achèterai rien au cours des sept ventes aux enchères qui vont avoir lieu pendant Paris Photo. Ce sera de toute façon trop cher pour la qualité qu'on nous offre.»

Chez Christie's, qui organise avec Sotheby's les grandes ventes aux enchères, on se défend de toute manipulation du marché. Salomé Michell, directrice du Département de photographies à Londres, considère que «les maisons de ventes aux enchères ne font que répondre à la demande. Nous proposons des photographies. Le marché décide de leur prix. Il est d'ailleurs impossible de dire quelles photographies vont s'apprécier.»

Pour Peter Herzog, il est, par contre, «encore tout à fait possible de faire des trouvailles, dans la photographie contemporaine notamment. De bons investissements peuvent être réalisés à condition de toujours choisir des photographies de qualité et non de pures décorations murales. Et surtout, il faut acheter celles que l'on aime.» «C'est un marché d'amoureux», renchérit Alain Paviot, qui privilégie les photographies prises entre 1850 et 1950. «La création contemporaine relève du gros business. Il vaut mieux acheter des Man Ray ou des Brassaï. Ce sont des valeurs sûres et on sait qu'on n'en fera plus.»

Une fois achetée, une photographie se revend-elle facilement? Si elle ne peut être comparée à celui des actions, la liquidité du marché de la photographie ne semble pas poser de problème. «Il existe un vrai marché secondaire pour revendre ses photographies», analyse Peter Herzog. De gré à gré, chez un marchand, auprès d'un collectionneur, ou aux enchères. Mais «on a souvent du mal à se séparer d'une photographie, prévient Christine Ventouras Eenhoorn. On s'y attache très vite!»

Le marché attire surtout des jeunes collectionneurs et investisseurs. «Ils ont le sens de l'image et comprennent mieux la technique, estime Laurent Robert de la galerie Xippas à Paris, spécialisée dans la photographie contemporaine.» Ils peuvent aussi s'offrir de l'art à un prix relativement abordable pour commencer une collection. A Paris Photo, la galerie Paviot proposera par exemple des Brassaï à partir de 11 000 francs. A la galerie Xippas, des polaroïds de David Levinthal sont accessibles à partir de 4300 francs. Le 16 novembre, Christie's mettra aux enchères des Doisneau à partir de 2900 francs.