Prévisions

Comment investir au deuxième semestre

Les dynamiques différentes entre les Etats-Unis et l’Europe offrent des opportunités que nos interlocuteurs comptent exploiter de manières opposées

Tensions politiques en Italie et en Espagne, risque de guerre commerciale internationale, variation des taux de rendement: l’environnement est particulièrement délicat pour les marchés. Alors que les matières premières et le dollar ont été très performants au premier semestre, à quoi faut-il s’attendre pour la seconde partie de l’année? Quelques pistes de réflexion.

Dans cet environnement incertain, les hommes risquent de faire de plus en plus la différence, estime Loïc Schmid, responsable des investissements de 1875 Finance à Genève. En phase de fin de cycle aux Etats-Unis, il préfère les actions européennes aux actions américaines. «Car la crise grecque a ralenti le cycle européen et l’Europe affiche un retard par rapport aux Etats-Unis, explique le responsable des investissements de l’important gérant indépendant et multi family office genevois (9,1 milliards de francs sous gestion). Les entreprises européennes exportent encore et bénéficient d’un euro plus faible actuellement.»

Alors qu’il suffisait de suivre le marché l’an dernier, «nous avons basculé dans un marché de professionnels, qui peuvent déceler les secteurs porteurs et faire du stock picking», poursuit le Genevois de 36 ans. Actuellement, il favorise la gestion active et alternative de type long/short et glisse avoir «commencé à se protéger via des stratégies optionnelles sur indice».

Craintes sur les actions suisses

Pour lui, l’économie mondiale évolue sur un plateau depuis quelques mois, avec une perte de momentum sur certaines données macros. «Nous sommes dans une ambiance de «range, de trading latéral, nous achetons les baisses, comme en février, et vendons les rallyes, comme nous l’avons fait en mai.»

Des opportunités existent également outre-Atlantique, où les actions subissent d’importantes rotations sectorielles. Loïc Schmid reste néanmoins méfiant envers les valeurs préférées des millennials, les Nvidia et autre Tesla (sur laquelle il est sceptique, mais salue l’envolée du titre). Il est en revanche positif sur les matières premières, «comme dans toutes les dernières phases d’un cycle».

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Sa principale préoccupation pour l’avenir proche concerne le marché suisse: «Lorsque la Banque nationale relèvera ses taux d’intérêt, en concordance avec un mouvement de la Banque centrale européenne, l’effet sera très fort sur les actions suisses réputées solides car les valorisations reviendront à des niveaux plus attractifs, à moins de 20 fois les bénéfices. Certaines valeurs atteignent actuellement des sommets à 25 fois ou même 32 fois les bénéfices, car les taux d’intérêt négatifs poussent les investisseurs à aller sur ces titres.»

Toujours à propos du marché suisse, Loïc Schmid estime que, malgré une conjoncture suisse solide, la performance de l’indice SMI reste décevante, plombée par les trois grandes valeurs Roche, Nestlé et Novartis. Il souligne de nouveau que la gestion active et la sélection rigoureuse des titres seront vecteurs de performance en 2018.

Positif sur les Etats-Unis

A l’inverse, Marco Bonaviri, Senior Portfolio Manager chez Reyl, favorise les actions américaines, au détriment des actions européennes, «car la croissance des bénéfices est bien supérieure outre-Atlantique: on attend au-delà de 20% de hausse pour l’année, contre moins de 10% dans la zone euro. En outre, par rapport à 2017, les valorisations ont reculé aux Etats-Unis et en zone euro, mais le différentiel s’est réduit et ne milite plus en faveur des actions européennes, d’autant plus lorsqu’on ajuste ces chiffres aux perspectives de croissance.»

Dernier élément en défaveur des actions européennes, les flux entrants ne sont plus aussi favorables qu’en 2016 ou 2017: «Les investisseurs américains ont tendance à retirer les capitaux qu’ils avaient investis dans ces années-là. Nous observons une rotation hors des actions européennes depuis trois mois, tendance qui pourrait s’accélérer compte tenu des troubles politiques récents et d’un éventuel regain de vigueur de l’euro dans les mois à venir.»

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De manière générale, l’Europe «présente davantage d’incertitudes que les Etats-Unis, en particulier avec les récents événements politiques en Italie et en Espagne, poursuit Marco Bonaviri. Les marchés ont eu tendance à oublier le risque politique depuis l’arrivée d’Emmanuel Macron à la présidence française, ce qui explique en partie que l’euro était passé de 1,10 à 1,21 contre le dollar l’an dernier, mais la prime de risque politique revient.»

Durant la dernière semaine de mai, les marchés des actions espagnol et italien ont affiché les pires performances du Vieux Continent, le premier perdant près de 6% et le second, plus de 4%. Sur la même période, l’indice MSCI Europe perdait 2%.

Surpondérer de nouveau les actions

Ces craintes envers l’Europe, qui s’additionnent à de nombreuses autres incertitudes, comme la guerre commerciale Etats-Unis-Chine, la politique monétaire des grandes banques centrales ou la tendance des révisions bénéficiaires, expliquent que la banque Reyl soit positionnée de façon neutre sur les actions, mais «si les tendances actuelles se poursuivent en matière de croissance économique et de croissance des bénéfices, nous allons probablement surpondérer les actions dans les prochains mois», prévoit le membre du comité d’investissement.

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Dans le reste du monde, la banque genevoise est actuellement sous-pondérée sur les pays émergents, «essentiellement pour des raisons tactiques, à cause de la force du dollar et de la remontée des taux d’intérêt américains», détaille encore Marco Bonaviri. A moyen terme, la banque reste néanmoins positive sur la région et pourrait remonter son exposition si son scénario baissier sur le dollar devait se matérialiser.

Elément capital, la politique monétaire de la Banque centrale européenne pourrait gagner en clarification dès ce jeudi. Mercredi, le chef économiste de la BCE, Peter Praet, s’est dit confiant quant à un retour de l’inflation à un niveau proche de 2% à moyen terme dans la zone euro. Il a aussi confirmé que la question du programme de rachat d’actifs de la BCE, le «QE», serait abordée lors de la réunion de l’institut, ce jeudi 14 juin. L’agence Bloomberg croit même savoir que la BCE annoncerait la date de fin du QE dès jeudi.


Des signaux contrastés

Pour commencer, les indicateurs de marché envoient des signaux contrastés. Pour l’Europe, l’indicateur des fondamentaux de Morgan Stanley encouragerait à l’achat. Il affiche actuellement un niveau de -0,59, et dépasse donc la valeur -0,5% qui marque un signal de vente (s’il dépasse 0,5, il équivaut à un signal de vente). Cet indicateur combine des chiffres sur la rentabilité des entreprises, des sondages de chefs d’entreprise, les rendements des obligations allemandes, les écarts de crédit et les révisions de prévisions de résultats.

A l’inverse, l’indicateur de risque de la banque d’affaires américaine pointe vers la vente. Basé sur des chiffres de sentiment et de liquidité, il atteint 0,72, alors que le territoire vendeur commence à 0,5 (et le territoire acheteur à -0,5). Combinant des mesures de risque, de fondamentaux et de valorisation, l’indicateur de «market timing combiné» de Morgan Stanley affiche une valeur de 0,13. Aucune direction claire, donc, puisque cet indicateur envoie un signal de vente lorsqu’il dépasse 0,5 et un signal d’achat lorsqu’il est inférieur à -0,5.

Même chose avec l’analyse technique, illustrée par un indicateur de «capitulation», que Morgan Stanley calcule en analysant le momentum (le changement d’un indice sur 3 et 6 mois) et la profondeur de marché (la part d’entreprises dont les cours se situent à un certain pourcentage de leur plus haut ou plus bas sur 52 semaines). Surtout utilisé pour détecter des signaux d’achat (à partir d’une valeur de -1), cet indicateur cherche surtout à prévoir la fin des phases de correction. Sa valeur du moment est de -0,18, ce qui n’engage à rien.

(SR)

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