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Investir dans l’obligataire, nouveau jeu dangereux

La pénurie d’actifs considérés comme sûrs s’accentue. Les obligations jouent moins leur rôle de protection du capital et d’équilibre des portefeuilles. Des experts esquissent des solutions

C’est la question à 10 000 francs. Ou peut-être même à 100 000 francs ou à un million. Tout dépend de la fortune. Où la placer pour être sûr qu’elle ne s’envole pas dans un environnement où les actifs peu risqués se font de plus en plus rares? «C’est la question que tout le monde, absolument tout le monde, se pose sur les marchés», reconnaît James Butterfill, responsable de la recherche et de la stratégie d’investissement chez ETF Securities à Londres.

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Car, sous l’effet de la crise de la dette, plusieurs pays ont perdu leur fameux label «triple A», attribué par les agences de notation pour les emprunts dont la probabilité qu’ils ne soient pas remboursés est inexistante ou presque. Il n’y a pas que des gouvernements qui ont perdu ce statut. «Les entreprises dont les emprunts bénéficient encore de cette note sont de plus en plus rares», ajoute Fabrizio Quirighetti, responsable des investissements à la banque genevoise SYZ & Co. «Le montant des actifs considérés comme sûrs disponibles aux investisseurs a donc mécaniquement diminué.»

Pic en 2016

Surtout, et c’est un «cadeau» des banques centrales, les actifs qui restent considérés comme sûrs offrent souvent des rendements négatifs. Selon des statistiques compilées par le Financial Times, plus de 9000 milliards de dollars d’actifs se traitent actuellement avec un rendement inférieur à zéro. Ce n’est pas une nouveauté, le phénomène a même tendance à se tasser, mais il reste inhabituel. Jusqu’à la mi-2014, il était même marginal. Il a commencé par les programmes de rachats de dettes des banques centrales et s’est amplifié jusqu’à mi-2016, où un pic a été atteint: plus de 14 000 milliards de dollars de dette se trouvaient alors en zone négative.

Les obligations de la Confédération en font partie, celles du Royaume-Uni, du Japon ou de l’Allemagne y figurent ou y ont figuré. Mais de grandes entreprises aussi ont émis des emprunts produisant des rendements négatifs. Les investisseurs ne boudent pas ces actifs, loin de là. Alors qu’une grande partie figure (encore) dans les coffres des banques centrales, il suffit qu’elles en vendent pour que des caisses de pensions, par exemple, se jettent dessus, car il y a encore beaucoup de cash à placer dans les portefeuilles qui ne peut pas aller ailleurs que dans des emprunts bien notés, souligne Guy Kohemun, responsable du marché obligataire d’Edmond de Rothschild Suisse.

«Travail d’orfèvre»

Pire, les variations peuvent être extrêmes et rapides. Le prix de l’obligation de la Confédération à maturité en 2064 (50 ans) a vu cette année un plus bas à 159% du prix d’émission et un plus haut à 174%. L’idée de placer une partie de son capital dans les obligations, de façon à équilibrer les risques déjà pris dans les marchés actions, semble donc révolue. «Avant, les obligations représentaient la partie sûre des portefeuilles, désormais elle est devenue aussi risquée que le reste», expliquait récemment Catherine Reichlin, responsable de la recherche à la banque Mirabaud à Genève. De fait, «nous devons faire un travail d’orfèvre, pour gérer la partie obligataire des portefeuilles», poursuit la spécialiste.

Hubert Keller, associé gérant du groupe Lombard Odier, ne disait pas autre chose dans ces colonnes au début du mois. «La capacité des obligations à générer des revenus est proche de zéro. De surcroît, les portefeuilles obligataires sont aujourd’hui bien moins à même de préserver le capital», expliquait-il, citant les risques accrus, également sur le marché suisse. «Si les taux montent de 1%, par exemple, la valeur de marché d’une obligation suisse à 10 ans peut diminuer de 9%. Rappelons qu’il y a quinze ans, un taux de 4% était considéré comme «normal» en Suisse», soulignait-il.

Pas de repas gratuit

Autre problème, «la corrélation négative existante entre les obligations et les actions, qui assurait une protection, est devenue plus faible», ajoute Guy Kohemun. En d’autres termes, l’effet, révolu, selon lequel les obligations se portaient mieux lorsque les marchés actions baissaient et vice versa ne se vérifie plus.

Les spécialistes restent en mal d’alternatives simples. Il n’y a pas de free lunch, rappelle le spécialiste d’Edmond de Rothschild, pour dire que les actifs sans risque qui produisent des rendements sont une vue de l’esprit. La clé, pour lui comme pour beaucoup d’autres, se trouve dans une gestion beaucoup plus scrupuleuse et fine des investissements obligataires. Auquel on peut ajouter d’autres placements, comme l’or. James Butterfill abonde et complète avec les autres métaux précieux et les actifs réels, comme l’immobilier, tandis que les métaux industriels peuvent offrir une meilleure diversification.

Plus de risque, la seule solution?

Le responsable d’ETF Securities nuance cependant: «Oui, les actifs refuges se raréfient, ou font perdre un peu d’argent. Mais, en termes relatifs, ils feront quand même moins perdre à l’investisseur que les autres actifs.» Pour Hubert Keller, ce «nouveau paradigme obligataire» incite à changer la façon dont sont construits les portefeuilles, en séparant le «cœur», stable et liquide, de plusieurs «satellites», avec des objectifs différents: recherche de rendement ou protection contre des variations extrêmes.

Fabrizio Quirighetti, lui, considère qu’il faut prendre un peu plus de risques que dans le passé si on veut garder le même pouvoir d’achat, c’est l’un des changements fondamentaux de l’ère post-crise financière. «En déposant de l’argent à la banque, ou en achetant des obligations très peu risquées, on est à peu près sûr de retrouver l’entier du capital investi. Mais on ne sera pas compensé pour l’inflation, encore moins récompensé pour avoir prêté à ces émetteurs.» Lui aussi recommande une plus large diversification et un plus grand panachage des placements obligataires. Voire s’intéresser aux fonds dits absolute return, ces hedge funds qui misent sur un rendement positif quel que soit l’environnement de marché.

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