«Crowdfunding»

Investir dans une start-up, un jeu risqué, mais prisé

La multiplication de plateformes comme Wemakeit ou Investiere montre l’engouement des Suisses pour le financement participatif. Mais si le quidam peut désormais financer une start-up, est-il conscient des risques?

Investir dans une start-up, un jeu risqué

Patrimoine Swisscom veut démocratiser le financement participatif en invitant les banques dans la danse

Une nouvelle plateforme, Raizers, débarque en Suisse

Les jeunes pousses sont très friandes de cette forme de capital

Comment donner naissance à Towaga, ce jeu d’arcade qui mettra en scène un prêtre de lumière sur iPhone? Pour se lancer, les quatre jeunes associés de l’agence lausannoise Sunnyside Games ont décidé cette année d’avoir recours au financement participatif, crowdfunding en anglais. Ils ont choisi la plateforme suisse Wemakeit et ont récolté 25 145 francs en 60 jours. Quelque 70 personnes – dont les deux tiers sont issus du cercle familial et amical – ont donné entre 5 et 7000 francs pour financer ce projet. «Les figurines ne marchaient pas. C’est le pourcentage sur les ventes futures du jeu qui a rencontré le plus de succès. Il y a quand même un «inconnu» qui a injecté 4000 francs», sourit Mathieu Bonvin, un des cofondateurs de la société.

Le fait que l’organisation zurichoise Wemakeit ait cédé début septembre sa licence à Swisscom contribuera à l’accélération du financement participatif en Suisse. «Nous sommes encore au début du phénomène, et cette vente permettra de le démocratiser», estime Rea Eggli, cofondatrice de Wemakeit. «Monsieur Crowdfunding» de Swisscom, Andreas Pages explique que «les banques et entreprises pourront personnaliser leur plateforme [de financement] à leur image. Les retours des sociétés qui utiliseront nos services serviront à améliorer en permanence l’outil de base: cette industrie pourra alors vraiment décoller.»

Un premier établissement bancaire – son nom reste pour l’instant secret – utilisera cette solution sur le cloud au premier trimestre 2015. Les banques cantonales de Genève et Vaud n’ont pas manifesté d’intérêt, contrairement à Raiffeisen. «Nous nous y intéressons et étudions l’introduction d’une telle plateforme», indique son porte-parole.

Selon une étude de la Haute Ecole de Lucerne, les fonds levés via le crowdfunding devraient encore doubler cette année, à plus de 23 millions de francs. Certes, cela représente une goutte d’eau face au marché américain, qui compte les mastodontes Kickstarter et Indiegogo et se chiffre en milliards de dollars. Pour l’heure, «il n’y a aucune réglementation spécifique pour ce secteur», indique la Finma, le gendarme des marchés financiers en Suisse. D’ailleurs, l’auteur de l’étude sur le secteur, Andreas Dietrich, s’inquiète de ce manque de cadre réglementaire (lire ci-dessous).

Ce marché en ébullition suscite des convoitises. Fondateur entre autres des «Startup Weekend» en Suisse, Alexis Moeckli réfléchissait à lancer sa propre plateforme avant l’annonce du géant des télécommunications. «Je voulais cibler les jeunes pousses, pour financer le départ de leur aventure entrepreneuriale», explique-t-il. A un stade où Investiere, la plateforme phare du pays, n’entre pas encore en matière. Avec un ticket d’entrée à 10 000 francs, le leader helvétique s’adresse à des business angels ou managers de grands groupes qui souhaitent diversifier leur portefeuille. Le processus d’accréditation passe par une connaissance de la finance et du capital-risque (investissement dans de jeunes sociétés innovantes): ils sont actuellement un millier à avoir obtenu leur sésame.

«Ces investissements sont risqués, donc nous conseillons de placer au maximum 15% du portefeuille», précise David Sidler, responsable de la communication d’Investiere. «Ce jeu risqué, c’est également ce qui pourrait nuire à l’industrie à plus long terme, puisque le citoyen lambda qui perd toute sa mise y réfléchira à deux fois avant de recommencer», souligne un financier genevois.

Andy Ryan, fondateur de la société lausannoise 3BaysOver, qui veut réunir les acteurs du voyage dans une place de marché virtuelle, a récolté cet été un demi-million de francs via Investiere, qui complète toujours un tour de financement plus large. «Cela a permis d’étendre le pool d’investisseurs», se félicite-t-il.

«Toute start-up va un jour ou l’autre contacter les responsables d’une de ces plateformes, admet Damien Conus, spécialiste de ces modes de financement. Elles sont devenues incontournables.» Mais pour cet avocat, associé de l’étude CPV Partners à Genève, «ce financement par la multitude engendre d’une part beaucoup d’actionnaires, donc une gestion administrative compliquée pour une jeune structure, et d’autre part une perte de l’engagement personnel de ces nouveaux investisseurs dans le suivi de la start-up».

Offrir au quidam la possibilité d’investir dans de jeunes pousses innovantes, c’est l’ambition de la future plateforme Raizers, qui ouvrira en Suisse au mois de novembre. «Notre ticket d’entrée sera plus bas [que chez Investiere] pour que tout le monde puisse devenir actionnaire, explique Maxime Pallain, chargé du volet helvétique de Raizers. Notre innovation résidera dans le suivi après la collecte, pour que l’investisseur puisse véritablement participer à l’aventure.»

La zurichoise C-crowd s’adresse déjà au plus grand nombre. «Si quelqu’un a 10 000 ou 20 000 francs qu’il souhaite placer, pourquoi ne soutiendrait-il pas de jeunes entrepreneurs, qui constituent l’avenir de l’économie suisse? Il investit alors son argent dans cinq start-up qui lui plaisent plutôt que dans le fonds d’une grande banque, et au final, de toute façon, le rendement émotionnel sera plus élevé», encourage Philipp Steinberger, fondateur de la plateforme.

L’émotion, c’est également ce que visent d’autres sites helvétiques, comme Ibelieveinyou ou GoHeidi, qui a vu le jour cette année. La première se consacre exclusivement au sport, la seconde offre un ancrage régional, sur Fribourg. Elle se base sur un modèle de précommandes des futurs produits, une pendule transparente pour citer un projet qui a abouti.

S’il est clair que ces plateformes vont continuer à fleurir, le financement participatif constitue-t-il une panacée? Avec des commissions tournant autour de 10%, frais de transactions bancaires compris (voir tableau), les plateformes suisses ont toutes admis qu’elles n’étaient pas rentables, à l’exception d’Investiere, qui ne communique pas sur ce point. «Cela reste quelque chose de nouveau, il faut éduquer les gens, et gagner de l’argent avec ce modèle n’est pas encore évident en Suisse. Nous nous préparons à offrir des services auxiliaires afin d’élargir nos revenus», annonce d’ailleurs Philipp Steinberger. Face à ces difficultés de rentabilité, d’autres plateformes, comme 7Crowd, ont déjà disparu.

Quant à l’entrepreneur en herbe, il fantasme devant certains succès. Ainsi, le drone Hexo + de la société grenobloise Squadrone System, capable de suivre un sportif en action, a levé 1,3 million de dollars mi-juillet sur la plateforme américaine Kickstarter, alors qu’il en cherchait 50 000. Mais les spécialistes rappellent que le jackpot est rare et le financement participatif très exigeant.

«Pour mener une campagne, il faut investir pour créer une belle vidéo et effectuer un important travail de promotion. Cela est très gourmand en temps», relève Sébastien Flury, auteur du blog Startupolic.com. Lui-même n’a pas encore franchi le pas avec sa société bernoise Coteries. «C’est clair, nous distribuions des flyers dans la rue, nous ameutions les grandes sociétés. Les jours où nous n’amenions personne sur le site, nous n’avions aucune rentrée d’argent», se souvient Mathieu Bonvin. Un petit marathon marketing qui permettra toutefois à Towaga de voir le jour à la fin de l’année.

«Le citoyen lambdaqui perd toutesa mise y réfléchiraà deux fois avant de recommencer»

«Il faut éduquerles gens, et gagnerde l’argent avecce modèle n’est pas encore évident»

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