UN ŒIL SUR LA PLACE

Investissement: Eloge de la lenteur

Dans un monde de l’investissement où tout va toujours plus vite, il faudrait sans doute retrouver le goût de la lenteur. Alors que les placements conventionnels n’offrent plus guère de rentabilité, pourquoi ne pas revenir aux investissements directs, qui sont à l’origine du métier de banquier privé?

Cherche rendement désespérément

Que ce soit en Suisse ou en Europe, les taux d’intérêt offrent peu de perspectives de remontée dans un proche avenir et le niveau relativement élevé des évaluations n’incite pas à investir en actions. Alors, pour trouver la rentabilité qu’ils attendent, les investisseurs, qu’ils soient privés ou institutionnels, sont désespérément à la recherche d’autres formes de placement. Produits structurés, REITS, stratégies alternatives, actions à haut dividende, débiteurs de second ordre, monnaies émergentes, chacun y va de sa solution, pas forcément toujours robuste, d’ailleurs…

Un retour aux sources

Dans ces conditions, pourquoi ne pas plutôt revenir aux racines du métier de la gestion de fortune et s’intéresser de plus près aux investissements directs? A l’origine, les banquiers privés genevois plaçaient en effet l’argent de leurs clients dans l’économie réelle et finançaient par exemple la construction de lignes de chemin de fer ou le développement de mines. En contrepartie de rendements attrayants, les clients acceptaient d’engager leur capital sur une longue période. Avec en prime, la satisfaction de voir un résultat tangible et direct de leur investissement.

Une notion différente du temps

Il faut dire qu’à l’époque on avait une autre idée du temps. Alors qu’aujourd’hui une information fait le tour de la planète en quelques instants, au XIXe siècle les nouvelles circulaient à la vitesse d’un cheval ou d’un bateau à vapeur. Dans le meilleur des cas, un portefeuille de titres était évalué une fois par trimestre, après de laborieuses recherches de cours et des calculs entièrement manuels. On n’attendait donc pas de rendement immédiat d’un placement. Au contraire, on investissait pour longtemps et la rentabilité se mesurait en années.

L’exigence nouvelle de la liquidité

Mais la donne a totalement changé avec la démocratisation de l’investissement, permise par l’avènement des fonds de placement et de l’investissement en ligne, et le développement de la gestion institutionnelle à partir des années 1980. Les clients – et les autorités réglementaires – privilégient désormais de loin des placements cotés et réalisables en tout temps.

Les effets négatifs de l’impatience

Avec cette accélération du temps, les investisseurs sont devenus impatients. Ils attendent des résultats rapides et ne sont souvent plus disposés à faire le gros dos en cas de recul des marchés, ce qui les pousse souvent à prendre de mauvaises décisions. En effet, l’anxiété que génèrent les oscillations des cours, souvent encore amplifiées par les médias, pousse fréquemment les clients à vendre au fond du trou. Résultat: ils subissent toute la baisse, sans profiter du rebond. C’est en cela que l’illiquidité est positive.

Examinons par exemple le cas de l’immobilier, souvent considéré comme plus rentable à long terme que les actions. Or, c’est le contraire qui est vrai: en investissant 100 francs en immobilier suisse à fin décembre 1988, on aurait obtenu 343 francs à fin septembre 2016, alors qu’un investissement sur la même période en actions suisses aurait fait nettement mieux en atteignant la somme de 567 francs.

Une différence de perception

Comment expliquer cette erreur de perception? Tout simplement, parce que l’absence d’une cotation quotidienne dans l’immobilier en réduit la volatilité perçue et lui donne l’image d’un placement particulièrement sûr, à la progression régulière. Mais si un client ne regardait son portefeuille d’actions qu’une fois tous les 20 ans, il verrait certainement une belle progression des cours, sans être angoissé par les oscillations permanentes des bourses, et obtiendrait en fin de compte de meilleurs résultats. Ces arguments ne se limitent d’ailleurs pas à l’immobilier. Il en va ainsi de même par exemple pour le private equity, qui se rapproche de l’investissement direct. En effet, le bénéfice de ces placements ne se réalise souvent qu’après plusieurs années et, si les investisseurs n’étaient pas engagés de force sur une longue période, il est probable qu’ils perdraient patience avant et en ressortiraient donc déçus.

Distinguer les deux types de placements

Alors, comment retrouver un horizon-temps moins immédiat et éviter de céder trop vite au découragement? Une solution serait de distinguer les investissements directs de façon plus marquée, par exemple en créant deux poches séparées dans les portefeuilles. La première comprendrait les investissements conventionnels et liquides, tandis que la seconde serait consacrée aux investissements directs à plus long terme, qui ne seraient pas remis en cause à brève échéance. La part représentée par cette seconde poche pourrait varier en fonction de la fortune du client et de son degré de sophistication.

Un cadre libéral qui a fait le succès de la Suisse

Si les investissements directs ne s’adressent malheureusement pas au grand public pour des questions de liquidité et de seuil, ils méritent toutefois de retrouver une vraie place. N’oublions pas que l’une des clés du succès de la gestion privée suisse tient dans son cadre relativement libéral en matière d’investissements. En effet, à l’inverse de la plupart des pays européens, la Suisse a traditionnellement fait confiance au sens des responsabilités des banquiers et des gérants de fortune en autorisant le recours de façon raisonnable dans les hedge funds, les monnaies exotiques ou encore les dérivés et autres produits structurés.

Notre place financière a ainsi non seulement pu offrir une plus large palette de placements et donc des rentabilités supérieures, mais a surtout développé une compétence unique au monde dans des domaines pointus. Nous avons donc tout à gagner à étendre nos horizons plutôt que de les restreindre.


*CEO DECALIA Asset Management SA

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