Une guerre contre l'Irak et un changement de régime à Bagdad seraient une très bonne nouvelle non seulement pour les Etats-Unis, mais aussi pour toute la planète. Dans une période post-Saddam, le pétrole se mettrait à couler à flots, les prix dégringoleraient, ce qui relancerait la consommation et l'activité industrielle. Une victoire américaine serait en fin de compte une bénédiction pour l'économie mondiale plongée depuis bientôt deux ans dans une profonde récession. Il s'agit là de l'un des arguments chocs véhiculés par une armée de stratèges et d'analystes économiques pour «vendre» la deuxième guerre américaine dans le Golfe. Ces derniers n'hésitent pas à souligner le lien direct entre une éventuelle guerre et le pétrole.

De passage au Temps pour expliquer les enjeux, Jacques Rousseau, spécialiste pétrole de Friedman, Billings, Ramsey & Co (FBR) – bureau de consultants à Washington –, explique d'abord que la planète consomme quelque 77 millions de barils par jour et que les réserves connues diminuent de 6% par année. Résultat: les compagnies pétrolières sont toujours à l'affût de nouveaux gisements et les Etats font tout pour que leurs sociétés pétrolières opèrent sans entraves. «Gagner la guerre en Irak, qui recèle la deuxième réserve mondiale, garantira l'approvisionnement de brut pour les Etats-Unis mais pour aussi pour le reste du monde», explique l'analyste.

Jacques Rousseau relève que depuis le début de l'année, le prix du baril oscille autour de 25 dollars, se rapprochant parfois des 30 dollars. «C'est trop. Ce prix inclut une prime d'incertitude de 5 à 6 dollars, liée à l'Irak», affirme-t-il. Il rappelle l'évolution des cours en 1990-1991. Les premières hausses de prix ont eu lieu en juillet, suivant les rumeurs des bruits de bottes en Irak. Ils ont encore augmenté début août lorsque les forces irakiennes sont arrivées à Koweït City, pour descendre dès le moment où les forces alliées ont annoncé leur ferme intention d'intervenir. Lorsque l'opération Tempête du désert a commencé, le 17 janvier 1991, l'incertitude a disparu durablement et les prix ont commencé à chuter.

Huit millions de barils par jour

C'est cette même logique qui devrait prévaloir en cas d'une deuxième guerre américaine dans le Golfe. Selon plusieurs scénarios, une campagne militaire est inéluctable, même si l'Irak fait actuellement le dos rond en acceptant le retour des inspecteurs en désarmement. A Washington, nombreux sont les faucons qui guettent le premier faux pas du maître de Bagdad pour déclencher la guerre. En attendant, l'armée américaine continue à amasser hommes et armes dans la région du Golfe.

La plus grande partie de la presse économique américaine a aussi fait sienne l'idée que le changement de régime à Bagdad serait bénéfique au monde. Dans sa dernière édition, Fortune écrit que «si, dans une période post-Saddam, le prix du brut descend autour de 20 dollars le baril pendant cinq ans, ce serait beaucoup d'argent pour les entreprises et les individus. L'économie mondiale serait la grande gagnante.» Le mensuel se base sur le fait qu'après deux guerres et l'embargo, la capacité de l'industrie pétrolière irakienne est descendue à 2 millions de barils par jour. Avec de nouveaux investissements, le renouvellement des équipements et avec un peu de temps, le pays pourrait pomper rapidement 8 millions de barils par jour, poussant les prix vers le bas. Dans la même veine, dans un éditorial intitulé «Le pétrole de Saddam», le Wall Street Journal écrivait en septembre que «le meilleur moyen de maintenir le prix du pétrole à un niveau raisonnable est une guerre courte et réussie contre l'Irak qui commence assez vite».

Les stratèges américains parient aussi sur un éclatement de l'OPEP au moment ou l'Irak post-Saddam voudrait écouler une quantité plus importante de pétrole que son quota. «Le futur régime voudrait augmenter ses recettes d'exportations, notamment pour pouvoir reconstruire le pays», souligne Jacques Rousseau. Selon lui, l'OPEP n'est qu'un cartel qui contrôle le prix au grand dam des consommateurs.