La délégation suisse a eu le droit aux honneurs pour sa visite officielle en Iran qui s’est déroulée de vendredi soir à dimanche matin. Le président de la Confédération Johann Schneider-Ammann a ainsi rencontré son homologue iranien Hassan Rohani et une dizaine de ministres parmi les plus importants du pays. Il a également rendu visite au Guide Suprême, l’ayatollah Ali Khamenei, accompagné de 5 personnes dont le Conseiller d’Etat genevois Pierre Maudet. Un honneur réservé aux seuls chefs d’Etat, qui sont peu nombreux à s’être rendus en République islamique ces dernières années.

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Les délégations économiques, elles, défilent à Téhéran depuis la signature l’été dernier d’un accord sur le dossier nucléaire. 140 d’entre elles auraient fait le voyage, selon l’ambassadeur de Suisse en Iran Giulio Haas.

Pour cette visite expresse, le Conseiller fédéral en charge de l’économie et des sciences avait emmené avec lui une délégation de 80 personnes environ. Dont 8 scientifiques et une quarantaine d’entrepreneurs. Au programme: visite au palais présidentiel, conférence à la Chambre de commerce, dîner dans un hôpital et exposé du modèle économique suisse devant des dizaines d’étudiants de la plus grande université de Téhéran.

Accès privilégiés

La liste des participants, préparée par Economiesuisse, n’a jamais été rendue publique, certaines sociétés craignant apparemment de froisser leurs partenaires israéliens en se rendant en Iran. On citera toutefois des représentants de Novartis, de Stadler Rail, d’ABB, de Schindler et, côté romand, de Caran d’Ache, de Firmenich, de Vacheron & Constantin ou encore de Lombard Odier.

Pour ces hommes d’affaires, ce voyage était avant tout l’occasion de nouer des contacts et de se faire une idée du potentiel d’un marché fort de 80 millions de consommateurs. Certains en ont toutefois profité pour faire des affaires sur place. «Deux ou trois participants devaient signer des accords lundi, a confirmé Johann Schneider-Ammann dans le vol de retour. Des sociétés qui en participant à cette délégation ont eu la chance de pouvoir accéder aux plus hautes autorités de l’État islamique.»

C’est le cas notamment de MSC Mediterranean Shipping Company. Président et directeur général de la société de transport maritime basée à Genève, où elle emploie 900 personnes environ, Diego Aponte faisait partie de la délégation économique. Dimanche, il a signé une lettre d’intention au ministère des transports portant sur le développement de plusieurs ports iraniens, dont celui de Bandar Abbas.

Cette lettre d’intention représente une première étape en vue d’un investissement de plusieurs centaines de millions de francs. «Pour développer un port, soit l’infra et la superstructure, il faut investir 500 millions au minimum, souligne Diego Aponte. Tout dépendra donc de ce que voudront les Iraniens, ce qui n’a pas encore été défini.»

Sanctions omniprésentes

La prochaine étape pour MSC devrait être de participer à un appel d’offres de la part des autorités iraniennes, probablement d’ici trois mois. Mais avant de signer tout contrat, Diego Aponte précise qu’il devra avoir toutes les garanties, à 100%, que les Iraniens avec qui il fait affaires ne sont pas visés par les sanctions américaines toujours en place. «Nous sommes très exposés aux Etats-Unis si bien que nous ne pouvons prendre aucun risque», conclut-il.

La crainte des sanctions américaines était omniprésente au sein de la délégation suisse, notamment parmi les banquiers qui restent profondément marqués par l’amende de 8,9 milliards de dollars infligée à BNP en 2014 pour avoir violé des embargos en Iran, à Cuba et au Soudan. «Le problème c’est que d’un point de vue financier rien n’a changé, explique un banquier ayant fait le voyage mais préférant rester anonyme. Et que les établissements s’aventurant à traiter avec des Iraniens risquent toujours d’être sanctionnés par les Etats-Unis.»

Banquiers assaillis

Les attentes étaient pourtant immenses côté iranien. Notamment autour de Credit Suisse et d’UBS qui faisaient elles aussi partie du voyage. Le président Johann Schneider-Ammann a pu s’en rendre compte. A chaque séance de questions-réponses, que ce soit avec des journalistes, des officiels ou des hommes d’affaires iraniens, la même question est revenue sans cesse, avec assistance: «Quand est-ce que les banques suisses vont-elles revenir en Iran?»

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Un mois et demi après l’entrée en vigueur de l’accord nucléaire, et alors qu’ils sont coupés du système financier international depuis le durcissement des sanctions en 2009, les Iraniens sont plus impatients que jamais. Lors de tables rondes qui se sont tenues à la Chambre de commerce samedi, et pour lesquelles les organisateurs avaient enregistré plus de 600 inscriptions, les représentants des deux grandes banques ont littéralement été assaillis. «C’était un véritable traquenard», raconte une source amusée ayant assisté à la scène.

Ils ne sont pas les seuls à attendre un retour de l’Iran au sein du système financier. «Nous sommes aussi venus pour essayer de trouver des solutions de paiement», expliquait ainsi Maurice Altermatt, responsable de la division économique de la Fédération horlogère, au début du voyage. Et de conclure: «Je tire mon chapeau à ceux qui, malgré tout, ont continué faire des affaires avec l’Iran durant ces 15 dernières années, ce n’était vraiment pas facile.»