Talent

Iris Bohnet, première professeure suisse à Harvard

L'économiste lucernoise est partie en Californie à la fin des années 1990, avant de rejoindre la célèbre université de Boston. Elle y est devenue une spécialiste mondialement reconnue des biais cognitifs de genres, en particulier

C’est le genre de hasards qui ne s’inventent pas. Ce jeudi de fin juin, le lendemain de notre premier contact, Iris Bohnet a une heure à tuer à l’aéroport de Zurich, entre un avion venant de Barcelone, où elle séjournait pour une conférence, et son retour aux Etats-Unis. On ne se fait pas prier pour la rejoindre.

Pas de perturbations aériennes, la professeure d’économie arrive pile à l’heure. Grande, blonde, tout à fait reconnaissable aux nombreuses photos qu’on trouve sur la Toile. C’est elle qui lance la première salve de questions. «Mais pourquoi une série sur les Suisses de l’étranger?» demande la Lucernoise de 50 ans, l’air un peu perplexe. On tente de lui répondre, et, surtout, de reprendre le contrôle de l’interview.

Ambition académique

Iris Bohnet a quitté la Suisse en 1997, après avoir achevé son doctorat à l’Université de Zurich. Elle atterrit directement à Berkeley, près de San Francisco, pour un post-doctorat qui durera une année. «Je savais que je voulais poursuivre une carrière académique et aller dans une université américaine de haut niveau ne pouvait que m’aider. J’avais des contacts et mon mari voulait passer son brevet d’avocat aux Etats-Unis.»

Puis, le couple déménage sur la côte Est. Iris Bohnet obtient un poste de professeure adjointe à la Harvard Kennedy School. Huit ans plus tard, elle est la première Suisse à être nommée professeure ordinaire à la prestigieuse université du Massachusetts. En 2008, elle devient directrice du programme Femme et politique publique.

Economiste des comportements depuis le début de sa carrière, elle s’oriente sur les questions de genres. Parce que «je suis une féministe dans l’âme». Mais aussi, parce que la recherche dans l’économie comportementale est à un tournant lorsque est publié Nudge, de Richard Thaler et Cass Sunstein en 2008. «Jusque-là, on décrivait les biais. L’idée a émergé qu’on pouvait aussi les influencer et les résoudre», explique la chercheuse. Un exemple: le biais du présent, selon lequel l’argent a beaucoup plus de valeur maintenant que dans une année, ce qui conduit à dépenser plutôt qu’à épargner. Les biais sont multiples en économie, mais «je me suis dit que personne n’avait appliqué ces recherches à la question des genres et que j’aurais quelque chose à apporter», explique celle qui a été au conseil de fondation de l’Institut de Hautes Etudes internationales et du développement à Genève pendant dix ans.

Devenir Américaine? «Non!»

La notoriété arrive en 2016 avec la publication de What Works: Gender Equality by Design (Ce qui fonctionne: l’égalité des genres par dessein), sélectionné dans les meilleurs livres de l’année 2016 par le Financial Times. Quatre ans avant cela, elle est aussi entrée dans le conseil d’administration de Credit Suisse. Une «surprise» qui s’avère agréable: «J’aime l’idée d’être utile à une entreprise suisse», commente celle qui est aussi administratrice ou «marraine» de start-up qui travaillent sur des questions de genres, comme Edge, basée à Zoug. Car elle a quitté la Suisse il y a vingt ans, mais y revient régulièrement. Et ne lui demandez pas si elle veut changer de passeport: «Non, et encore moins depuis novembre dernier! Mais, avoir deux maisons, c’est une chance.» Ses deux garçons ont la double nationalité, mais ils baignent dans le suisse-allemand et vont à l’école allemande.

Il a suffi de faire passer des auditions derrière des rideaux pour que la proportion de femmes augmente drastiquement, de 5 à 40%, dans les plus grands orchestres américains

Elle est spécialiste des biais. Mais, en fait, en est-elle immunisée? «Pas du tout! J’en ai tout le temps!» s’exclame-t-elle, embrayant sur l’exemple du jour où elle a amené son premier fils à la crèche et qu’elle a failli tourner les talons parce que le gardien était un homme. «C’est un cliché, mais je m’attendais à ce que ça soit une femme. En fait, il a été fantastique.» Elle incite à l’indulgence: «Nous avons tous des biais inconscients, c’est inévitable. Cela ne fait pas de nous des mauvaises personnes. Sauf, évidemment, si c’est conscient et malveillant, ajoute-t-elle. Et une fois qu’on le sait, «tout l’enjeu réside dans comment organiser une entreprise ou une institution pour les éviter». Or organiser des séminaires dans les entreprises n’est pas la solution. Il faut des mesures. Et la spécialiste de donner un exemple célèbre, celui des orchestres américains où la majorité écrasante des musiciens étaient des hommes. «Il a suffi de faire passer des auditions derrière des rideaux pour que la proportion de femmes augmente drastiquement, de 5 à 40% dans les plus grands orchestres américains.»

Triple bulle

Comment son travail est-il accepté? «C’est difficile à dire. Je vis dans une bulle, une triple bulle. Je suis une citoyenne du monde, les personnes qui m’invitent à des conférences sont toujours intéressées par ce sujet. Cambridge, Boston, ce sont les villes les plus libérales dans le sens américain du terme. Et le milieu académique est particulièrement libéral.» Un cocon qui s’est légèrement fissuré lors de l’élection de Donald Trump: «Avant sa victoire, j’aurais dit que les Etats-Unis étaient largement en avance dans l’égalité des genres par rapport à la Suisse. Je ne m’étais jamais rendu compte que c’était vrai sur les côtes américaines, mais qu’il y avait un autre monde entre deux.»

L’heure est passée en un éclair. Et l’avion n’attend pas. Iris Bohnet doit s’envoler vers sa «triple bulle».


Bio Express

1966: Naissance à Lucerne

1997: Doctorat à l’Université de Zurich

2006: Nommée professeure ordinaire à Harvard

2012: Entre au conseil d’administration de Credit Suisse

2016: Publication de «What Works: Gender Equality by Design», sélectionné dans les meilleurs livres de l’année 2016 par le Financial Times

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