Tous égaux face aux répercussions économiques du coronavirus? Non. Entre janvier et août, Jeff Bezos, fondateur d’Amazon, a vu ses actions grimper de 60%. Pour Elon Musk (Tesla), le bond est encore plus spectaculaire: +216%. Mark Zuckerberg (Facebook) a vu les siennes gagner 15%, tandis que Bill Gates (Microsoft) a bénéficié d’une hausse de 20%. Voilà quelques exemples twittés par Isabel Martinez, chercheuse à l’institut de recherches conjoncturelles (KOF) de l’EPFZ depuis avril.

Cette spécialiste des écarts de richesse, qui participe au projet de base de données sur les inégalités avec l’économiste français Thomas Piketty (World Inequality Database), le souligne: «Les marchés, et en particulier les actions des géants de la tech, ont très bien performé cette année, en dépit de – ou grâce à – la pandémie.» Un rapport d’UBS et de PwC l’a d’ailleurs confirmé la semaine dernière, la fortune des milliardaires a largement augmenté entre avril et juillet pour atteindre un niveau record. Membre de la Commission de l’autorité de la concurrence (Comco), Isabel Martinez estime par ailleurs que les situations de monopole dans lesquelles se trouvent les géants de la tech deviennent dangereuses.

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Le Temps: Cette crise est-elle différente des précédentes, notamment la crise financière de 2008, dans la mesure où les plus fortunés semblent moins en souffrir?

Isabel Martinez: C’est trop tôt pour le dire, la crise n’est pas finie, la bourse peut encore changer de cap. Mais il est clair que l’on peut dire que, pour certains, la situation n’est pas mauvaise. Certaines entreprises ont même profité de la crise. Des entreprises qui se portaient déjà bien. C’est dangereux, car des monopoles se sont renforcés dans divers domaines, en particulier tout ce qui est lié au numérique.

Qu’est-ce que l’on peut faire contre cela?

C’est aux autorités de la concurrence, d’abord américaines, d’agir. Ensuite, celles des autres marchés où ce monopole pose problème, notamment dans l’Union européenne. Elles peuvent mettre des limites, c’est d’ailleurs ce dont témoignent les énormes amendes infligées à Google en Europe.

Les inégalités ont-elles augmenté depuis l’apparition de la pandémie?

On ne peut pas le démontrer avec des statistiques, parce qu’on ne les a pas encore. Mais on sait que des secteurs ont été affectés plus que d’autres par le confinement. Or, il s’agit soit de branches dans lesquelles les salaires sont plus faibles, où il n’y a pas de possibilités de travail à domicile, soit de segments moins stables, comme les indépendants dans quelques secteurs, qui gagnent déjà peu en temps normal. A l’inverse, ce sont les secteurs où les salaires sont les plus élevés qui ont été le moins affectés ou qui pouvaient se permettre le home office.

Les mesures prises par le Conseil fédéral n’aident-elles pas?

Si, notamment pour les employés. Le chômage partiel permet de ne pas détruire des emplois et des services dont nous avons toujours besoin. C’est pareil avec les allocations pour perte de gain des indépendants. Les coiffeurs en sont un bon exemple. On peut s’en passer à court terme en raison d’un confinement, mais on en aura toujours besoin.

Qu’en est-il des autres pays?

La situation est bien pire ailleurs qu’en Suisse. Nous connaissions déjà la mesure du chômage partiel, comme l’Allemagne, mais ce n’était pas le cas de tous les pays. L’apparition du covid a clairement contribué à renforcer les inégalités aux Etats-Unis, par exemple. Avec ou sans confinement, les pauvres s’en tirent le plus mal, soit parce qu’ils n’ont plus de revenus, car plus de travail et pas de filet social, soit ils peuvent continuer à travailler mais s’exposent davantage au virus tout en ayant une couverture de santé faible. Ailleurs aussi, comme au Royaume-Uni, l’arrêt des écoles a posé de nouveaux défis, notamment pour les familles qui dépendaient des repas de midi offerts aux enfants. Sans compter les problèmes des pays émergents, où beaucoup se sont retrouvés dans l’impossibilité de travailler et donc sans revenu. Parce qu’il existe encore beaucoup de travail au noir, les mesures du gouvernement, s’il y en avait, ne les couvraient pas.

Un impôt de solidarité, c’est une question politique, de système dans lequel on veut évoluer. Gagner de l’argent pendant une crise n’est pas, en soi, contraire à l’éthique

Parlons de cette proposition de taxe spéciale pour les gagnants de la crise, lancée par votre responsable, Jan-Egbert Sturm. Permettrait-elle de réduire les inégalités?

(Rires) Cette idée est un peu sortie de ses proportions. C’était juste une réflexion, une petite partie d’un long entretien [avec le SonntagsBlick, ndlr] dont c’est un peu la seule chose qui a été retenue. Oui, certaines entreprises ont profité de la crise. Pas seulement les géants de la tech. Des Galaxus ou LeShop ont vu la demande exploser. On peut se poser la question de savoir si une compensation est appropriée. Mais, pour le moment, les finances fédérales sont suffisamment en bon état pour que ce ne soit pas forcément nécessaire. C’est plutôt une question politique, de solidarité, du système dans lequel on veut évoluer. Il faut le souligner, gagner de l’argent pendant une crise n’est pas en soi contraire à l’éthique. Je ne parle pas de vendre des masques hors de prix parce qu’il y a une pénurie, ça, c’est un autre problème. Les gens ont besoin d’acheter et les magasins sont fermés. Ils peuvent donc accéder à des plateformes numériques qui en bénéficient. Ce n’est pas contraire à l’éthique, et c’est même le signe que l’économie fonctionne.

Ensuite, si on voulait un tel impôt, il faudrait le définir. Ce n’est pas impossible, et cela s’est même déjà vu en temps de guerre, par exemple, où il faut réunir de l’argent pour financer la défense, par exemple. C’est évident qu’il ne devrait pas être confiscatoire. Mais de la même manière qu’il y a un pourcentage de solidarité dans l’assurance chômage, c’est possible d’imaginer un impôt de solidarité.

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Faut-il s’inquiéter de la dette qui va résulter de cette crise?

En Suisse, non. Quand on se compare à d’autres pays, nous ne pouvons pas dire que nous avons un problème. Nous avons le frein à l’endettement, ce dernier a été réduit ces dernières années. Les finances sont saines et c’est ce qui nous a permis d’agir. C’est bien d’en parler mais il ne faut pas tomber dans l’alarmisme. A ce stade, il est trop tôt pour parler de problème de dette publique.

Un nouveau confinement serait-il gérable pour l’économie?

Non. Il faut l’éviter. Ce serait un énorme problème pour l’économie. Mais je n’imagine pas la Suisse se fermer comme en mars, je vois plutôt des petits confinements partiels ou locaux. Pour certaines industries, qui ont déjà énormément souffert et ont travaillé à regagner la confiance en mettant en place des concepts de protection, se reconfiner signerait leur arrêt de mort.

Le premier confinement était déjà de trop?

Non, c’était juste. Il faut se rappeler qu’on ne savait presque rien à ce moment-là sur ce virus, tandis que les cas augmentaient rapidement et menaçaient les hôpitaux. La situation est aujourd’hui différente, nous avons davantage de connaissances et d’expériences, nous avons appris à vivre avec les mesures de distanciation, d’hygiène et de protection. Il faudra néanmoins encore voir ce que l’arrivée de l’hiver changera.

Est-ce que l’heure est venue de mettre en place un revenu de base inconditionnel (RBI), alors que les grands patrons du numérique s’enrichissent et que les employés s’appauvrissent ou perdent leur job?

Je ne crois pas que la crise sanitaire ait un lien avec ce débat. Et je ne suis pas convaincue des bienfaits d’un RBI. Je n’ai pas encore vu de proposition de mise en place concrète, avec un financement crédible. Je pense que cela poserait d’autres problèmes.


Bio express

1986: Naissance à Berne.

2016: Doctorat de l’Université de Saint-Gall.

2017-2020: Economiste à l’Union syndicale suisse.

Depuis 2018: Membre de la Commission de la Comco.

Avril 2020: Entre au KOF.