Vue de loin, l’épaisse vapeur blanche se mêle aux nuages gonflés de pluie qui s’accumulent au-dessus du volcan Hengill. Autour, quelques randonneurs automnaux s’aventurent entre les fumerolles soufrées s’échappant des collines où se niche la centrale géothermique de Hellisheidi. Celle-ci alimente en eau chaude et en électricité la capitale, Reykjavik, à trente kilomètres. Mais elle abrite également Orca, la plus grande usine de captage dans l’air et de stockage de dioxyde de carbone (CO2) au monde, inaugurée en grande pompe il y a un mois, le 8 septembre.

«Nous en sommes fiers, ce projet va contribuer à changer la donne dans la lutte contre le réchauffement climatique», s’enthousiasme Kristjan Mar Atlason, chez ON Power, la filiale de Reykjavik Energy dirigeant la centrale, qui fournit Orca en énergie renouvelable. Non loin des vapeurs s’échappant de larges conduits, quatre immenses collecteurs, chacun assorti de 24 ventilateurs, turbinent discrètement. L’air aspiré passe dans un matériau filtrant qui isole le CO2, ensuite chauffé à près de 100°C. Ce procédé de capture directe dans l’air (direct air capture en anglais, DAC) a été mis au point par Climeworks, une start-up suisse née en 2009.

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La suite du captage-stockage est prise en charge par Carbfix, une filiale de Reykjavik Energy, née d’un partenariat entre l’Université d’Islande, une équipe toulousaine du Centre national de la recherche scientifique et l’Université Columbia en 2006. «Le CO2 est ensuite dissous dans l’eau», explique Kari Helgason, responsable de la recherche chez Carbfix, tout en désignant une tour grise greffée sur un bâtiment métallique: «Elle fonctionne un peu comme une machine à fabriquer l’eau gazeuse, en injectant le gaz dans le liquide.»

CO2 injecté à 1000 m de profondeur

Kari Helgason monte en voiture pour rejoindre, un peu plus loin, un dôme d’acier relié à des pipelines verts: l’un des puits d’enfouissement. Là, l’eau contenant le CO2 est injectée à 1000 mètres de profondeur. Une réaction chimique avec les minéraux contenus dans le basalte se produit alors, grâce à laquelle le dioxyde de carbone se transforme en pierre en deux ans, contre quelques millions d’années lorsque le procédé intervient naturellement. «C’est sûr et stable», certifie Silja Y Eythorsdottir, de Carbfix, brandissant une carotte de basalte, dont chaque aspérité a été comblée par du dioxyde de carbone minéralisé.

Depuis 2014, Carbfix a déjà injecté 72 500 tonnes de CO2 dans le sol, capté cette fois directement auprès de la centrale de Hellisheidi. «Car une très faible fraction de CO2 remonte avec la vapeur d’eau issue des poches souterraines», précise Kristjan Mar Atlason. A terme, l’usine Orca, menée conjointement par Carbfix et Climeworks, pourra enfouir 4000 tonnes de CO2 par an – l’équivalent des émissions annuelles d’un peu moins de 900 voitures. Une goutte d’eau, au regard des 43,1 milliards de tonnes émises mondialement en 2019.

Comme le CO2 ne représente que 0,04% de l’air, capturer une tonne de gaz exige de filtrer l’équivalent de 800 piscines olympiques

Et pour cause: comme le CO2 ne représente que 0,04% de l’air, capturer une tonne de gaz exige de filtrer l’équivalent de 800 piscines olympiques. «Mais ce n’est qu’un début, et on ne pourra pas limiter le réchauffement à 1,5°C sans explorer toutes les solutions, dont celle-ci», plaide Kari Helgason. D’autres entreprises développent également le DAC, comme les Américains de Global Thermostat.

Ou encore le groupe canadien Carbon Engineering, soutenu par Bill Gates, dont la solution, déployée avec des groupes pétroliers du Texas, permettra d’enfouir le CO2 dans le sol… Et de faciliter, au passage, l’extraction du pétrole de schiste. Autant d’options soulevant l’inquiétude des écologistes. «Ce sont des pistes prometteuses, mais il ne faudrait pas qu’elles deviennent une excuse pour limiter les efforts de réduction des émissions des industriels», souligne Tinna Hallgrimsdottir, d’Ungir Umhverfissinnar, l’association islandaise des jeunes écologistes.

Plusieurs contrats signés

«Cela pose aussi la question de la façon dont, collectivement, nous voulons utiliser les importantes ressources d’énergies renouvelables dont dispose notre île», ajoute Finnur Ricart Andrason, jeune délégué islandais pour le climat auprès des Nations unies. Celles-ci sont déjà utilisées à plus de 70% par le secteur industriel, essentiellement des usines d’aluminium décriées par les écologistes.

Plusieurs entreprises ont déjà signé un contrat avec Orca pour compenser en partie leurs émissions de CO2, dont la plateforme de commerce électronique Shopify, Microsoft (qui a également investi dans le projet) ou encore l’assureur zurichois Swiss Re. Quelque 9000 particuliers sensibles aux questions climatiques ont également souscrit à l’une des formules proposées par Climeworks: 8, 24 ou 55 francs par mois pour retirer de l’air respectivement 85, 225 ou 600 kg de dioxyde de carbone par an.

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Mais les Islandais ne comptent pas s’arrêter là. Un ambitieux hub portuaire de transport et stockage de CO2, baptisé «Coda Terminal», impliquant Carbfix, est également en construction à Straumsvik, non loin de la capitale. Il devrait être opérationnel dès 2025, avec un objectif: enfouir 3 millions de tonnes de CO2 par an dans le basalte souterrain, à proximité du site, en 2030. Pour un investissement total de 190 à 220 millions d’euros (176 à 204 millions de francs), Carbfix espère en tirer un revenu annuel de 25 à 45 millions d’euros à plein régime.

Le CO2 viendra principalement de sites industriels d’Europe du Nord. Mais l’acheminer jusqu’en Islande, alors que des projets d’enfouissement sous-marins sont également sur la table en Norvège et aux Pays-Bas, est-ce raisonnable, notamment en matière de bilan carbone? «Les navires de transport tourneront au méthanol et la solution de l’ammoniac vert est également à l’étude», explique Kari Helgason. Avant de conclure: «Le réchauffement est un problème mondial, nous souhaitons que notre pays contribue autant que possible à le résoudre.»