De plus en plus de particuliers fortunés veulent participer à la Nouvelle Economie en investissant une partie de leur fortune personnelle dans des start-up. Dans le jargon économique, on les appelle les business angels (les anges des affaires). Ceux-ci se regroupent dans des clubs et se réunissent régulièrement pour éplucher les dossiers des candidats qui veulent lancer leur entreprise. Le phénomène est bien connu aux Etats-Unis. Il touche maintenant l'Europe. Depuis deux ans, le nombre des business angels a doublé sur le Vieux Continent. L'European Business Angel Network (eban.org), une association basée à Bruxelles, tente de les répertorier. En 1998, 80% des business angels étaient encore situés en Grande-Bretagne. Aujourd'hui, la France, la Belgique, l'Allemagne et l'Italie ont leur club, tout comme la Suisse. Les business angels sont des patrons qui veulent prendre une retraite active. Il y a aussi ceux qui ont été déçus par la «vieille» économie ou encore ceux qui ont été licenciés qui se lancent dans l'aventure. Ils veulent faire partager leur expérience professionnelle, ainsi que leurs carnets d'adresses, aux jeunes entrepreneurs avec une contre-partie: leur mise de départ doit rapporter gros. Tous espèrent en effet un retour sur leur investissement de départ de 20 à 30% minimum.

Jacqueline Fendt, ex-directrice d'Expo.01, a passé six mois en Californie pour se replonger dans «ses premières amours»: l'informatique. Comme passe-temps, elle vient de lancer, il y a deux mois, BOAS (Band of Angels Schweiz) en collaboration avec Dominique Merz. «Nous sommes encore en plein apprentissage. Nous cherchons à compléter notre association avec des personnes ayant de l'expérience dans des domaines bien précis. Nous avons déjà 25 membres, nous aimerions arriver à 100 personnes maximum», assure-t-elle. Les business angels se regroupent plus ou moins en petit comité pour pouvoir tous se connaître. Ils misent des sommes allant de 50 000 francs à plusieurs centaines de milliers de francs, voire plus. Leur mission est de faire le pont entre la tirelire des jeunes entrepreneurs et les sociétés de capital-risque qui ont les moyens d'investir plusieurs millions dans une start-up. Il arrive même parfois, à l'exemple d'Effort pour Zurich SA (eff.ch), créé il y a deux ans par l'ancien patron de Hürlimann Maurus Duelli, que les deux activités se conjuguent. «Nous avons investi dans six start-up en tant que business angels pour des montants allant de 200 000 à 700 000 francs, explique-t-il. Mais nous faisons aussi du capital-risque en tant que tel.»

L'outil par excellence des business angels est l'ordinateur. Leur activité débute toujours par la création d'un site, quasiment leur seule vitrine. Ils ont en effet la hantise de la bureaucratie et de la hiérarchie. Peter Müller, président de Start Angels, association née il y a un an à Zurich (startangels.ch), utilise son ordinateur portable pour consulter la liste des start-up demandeuses d'argent et de conseil. «Nous avons environ une douzaine de projets mis en ligne que seuls les membres (trente environ) peuvent consulter, explique-t-il. Si aucun d'entre eux n'est intéressé, le projet disparaît du site au bout de trois mois.» Chez BOAS, ils restent visibles trente jours. Les business angles, même s'ils hébergent le business plan d'une start-up sur leur site Internet, ne garantissent aucunement que les entrepreneurs recevront l'argent convoité. Il leur reste plusieurs obstacles à franchir pour obtenir un financement. Les entrepreneurs sont contactés par un ange des affaires pour passer l'épreuve des auditions, devant un comité regroupant des personnalités ayant travaillé dans le même domaine qu'eux (haute technologie, médecine, consommation, etc.). Points communs souvent relevés par les business angels sur les projets présentés: le manque d'expérience dans la finance et dans le marketing des candidats. Mais, une fois sous l'aile d'un ange des affaires, la start-up peut compter sur son réseau de relations pour parer à tous ses manques. «L'un des rôles du business angel est de mener à bien le projet, de le superviser, voir d'aider la start-up à poursuivre ses recherches de fonds dans des tours de table auprès des sociétés de capital-risque», explique Peter Müller. Consécration suprême: la cotation en Bourse d'une start-up.

Reste que dans ce type d'affaire, la confidentialité est de mise. Jacqueline Fendt insiste, par exemple, sur la charte éthique de BOAS. «Un business angel ne peut pas prendre de commission, s'il amène lui-même une start-up au sein de l'association, sur le montant qui sera prêté par les membres. Deuxième règle, les conseils donnés sont gratuits, précise-t-elle. Finalement, la transparence est aussi un mot d'ordre, notamment sur l'utilisation de l'argent fait par la start-up.» Tout est basé sur des relations de confiance entre les jeunes entrepreneurs et les financiers. «S'il arrivait qu'un business angel détourne l'idée d'une start-up à son propre avantage, il serait immédiatement banni», affirme Peter Müller. Du coup, on comprend pourquoi, pour entrer dans un club, il faut montrer patte blanche. Un candidat est parrainé par un autre ange des affaires avant d'être accepté. Ensuite, il doit s'acquitter d'un droit d'entrée dont le montant varie d'un club à l'autre. Chez BOAS, il faut investir 2000 francs et ensuite payer une cotisation annuelle non encore définie. «Dans ce montant est comprise toute la documentation juridique disponible pour nos membres, ainsi que des séminaires organisés ponctuellement», explique Jacqueline Fendt. Chez Start Angels, la cotisation annuelle est de 100 francs.

Si les business angels commencent à débarquer en Suisse, leur champ d'action reste très local. «Les start-up ont besoin d'être proches de leur ange des affaires», affirme Jacqueline Fendt. BOAS envisage d'ouvrir à terme des filiales à Genève, Bâle et Lugano. De son côté, Peter Müller constate aussi que les projets qui sont soumis à Start Angels viennent principalement de Zurich ou de Bâle. «Les Suisses romands sont les bienvenus», lance-t-il avec un sourire. Justement, en Suisse romande, Bisange, récemment fondé par Armand Lombard et Anne Southam, de Genilem, regroupe des clubs de business angels à Genève (Calvino) et à Lausanne (Arlevin), chacun avec une quinzaine de membres. «Trois autres groupes existent, mais ils préfèrent rester dans l'ombre», affirme Anne Southam. Ces derniers auraient des montants élevés à investir. Et plus la somme est importante, plus les business angels préfèrent l'anonymat. Autre particularité des business angels dans le monde, la plupart sont des hommes, sauf chez BOAS où un quart des membres sont des femmes. Outre la présidente, Jacqueline Fendt, Diana Strebel, PDG de Publicis à Zurich, et Susan Kish, fondatrice des First Tuesday en Suisse, sont notamment membres du club. Reste qu'aujourd'hui, les business angels se plaignent de n'avoir pas assez de projets à financer. Start Angels en reçoit en moyenne trois nouveaux par mois. Peter Müller aimerait bien que la cadence augmente. Faut-il encore avoir la bonne idée pour lancer une start-up rentable.