Commerce

Jacques Bourgeois: «Nous refusons que l’agriculture soit une monnaie d’échange»

Jacques Bourgeois, directeur de l’Union suisse des paysans, craint que le secteur agricole suisse soit sacrifié sur l’autel des accords bilatéraux de libre-échange et réaffirme le rôle essentiel des paysans

Le conseiller fédéral Johann Schneider-Ammann, chargé de l’Economie, s’envole cette semaine pour une tournée des quatre pays du Mercosur, association économique qui regroupe le Brésil, l’Argentine, l’Uruguay et le Paraguay, et avec laquelle la Suisse négocie un accord bilatéral de libre-échange. Pour Jacques Bourgeois, directeur de l’Union suisse des paysans (USP), la principale organisation paysanne du pays, un accord avec ces grands exportateurs agricoles se fera au détriment des exploitations suisses. Egalement conseiller national PLR fribourgeois, il dresse un état des lieux d’un secteur qui se fragilise toujours un peu plus.

Le Temps: Le Conseil fédéral affirme que la Suisse a besoin des accords de libre-échange pour favoriser les exportations de biens industriels. Craignez-vous le sacrifice de l’agriculture?

Jacques Bourgeois: Nous savons qu’un franc sur deux dépensés en Suisse est gagné à l’étranger et un franc sur trois dans l’Union européenne. Les exportations sont donc nécessaires pour la prospérité du pays. Il s’agit surtout d’exportations industrielles et il est nécessaire d’avoir les meilleurs accès aux marchés étrangers. Toujours est-il que jusqu’ici la Suisse a signé une bonne trentaine d’accords de libre-échange et que le dossier agricole a été négocié de sorte qu’il n’y ait pas de problème. Nous demandons au Conseil fédéral de poursuivre sur cette voie.

Lire aussi: Mercosur: la Confédération doit choisir entre l’agriculture et l’industrie

Que faites-vous, alors, au moment où nous négocions avec des pays qui réclament aussi un accès à notre marché agricole?

Nous refusons que l’agriculture soit la monnaie d’échange. Les discussions en cours avec le Mercosur présentent des opportunités et des défis. Nous ne sommes pas contre les accords bilatéraux. Nous sommes toutefois inquiets par rapport à quatre produits sensibles: la viande de bœuf, le poulet, les céréales oléagineuses et le sucre. Toute concession faite sur ces produits aura un impact négatif sur la production indigène et sur la vie des paysans. Jouons donc cartes sur table et définissons les lignes rouges à ne pas franchir.

Y a-t-il un problème de communications entre le Conseil fédéral et les paysans?

Nous sommes évidemment ouverts au dialogue et, heureusement, après un coup de froid (ndlr: l’USP avait refusé de participer à un sommet sur le Mercosur), cela se décante entre le Conseil fédéral et les paysans. En revanche, economiesuisse – l’organisation faîtière patronale – pousse pour les accords de libre-échange, mais ne reconnaît pas nos spécificités. Elle nous considère comme des empêcheurs de commercialiser en rond. Ma foi, nous faisons aussi partie de l’économie et nous avons des valeurs qui ne se bradent pas.

Dans son rapport Vue d’ensemble de début décembre 2017, qui porte sur la politique agricole après 2022, le Conseil fédéral appelle à une modernisation de l’agriculture: technologie, numérisation… Le salut de l’agriculture suisse passera-t-il par là?

Je salue les familles paysannes pour la rapidité avec laquelle elles s’adaptent aux changements et aux remises en question continuelles de leur fonctionnement. Comme dans d’autres domaines, l’agriculture n’échappera pas à la numérisation. Plusieurs tests sont en cours, notamment l’utilisation de drones ou de robots pour l’épandage ciblé des plantes malades. Les paysans gagneront aussi en simplifiant la gestion de leurs exploitations grâce à la numérisation. Mais le salut de l’agriculture, surtout pour un petit pays comme le nôtre, passe avant tout par la reconnaissance de nos produits à haute valeur ajoutée. Nous ne serons jamais concurrentiels par rapport aux grands producteurs. C’est pourquoi nous devons maintenir une certaine protection aux frontières.

C’est justement ce que le Conseil fédéral propose de revoir, non?

L’un des composants du rapport Vue d’ensemble est la réduction des prix de 30 à 50% pour certains produits agricoles (-29% pour les céréales, -32% pour la viande). Cela représente un manque à gagner de 1000 francs par mois par exploitation.

Un certain nombre d’exploitations agricoles en Suisse disparaissent chaque année. Quelle est l’ampleur du phénomène? A ce rythme, peut-on imaginer que l’agriculture suisse est en danger?

Environ 1000 sur un total de 54 000 exploitations disparaissent chaque année, soit cinq par jour ouvrable. Si cette évolution se fait dans un contexte où il n’y a pas de repreneur ou qui permet l’agrandissement de l’exploitation voisine, elle est compréhensible. Nous ne sommes pas opposés à une rationalisation par principe. Mais il est inacceptable que cet ajustement ait lieu à une plus grande vitesse, comme semble le souhaiter le Conseil fédéral. Nous sommes contre l’idée de pousser les paysans hors de leurs champs et de les obliger à se trouver sur le marché de travail. La taille moyenne d’une exploitation en Suisse sera toujours d’environ 20 hectares. C’est à la dimension d’un petit pays qui, de surcroît, est montagneux. Il faut accepter l’agriculture suisse, avec ses handicaps de production par rapport aux grandes puissances agricoles. A présent, l’agriculture suisse assure 55% de l’approvisionnement alimentaire du pays. A l’avenir, son défi est de nourrir 10 millions de bouches sur un sol qui se rétrécit à cause de nouvelles zones à bâtir pour les habitations, les industries et les infrastructures.

Comment évolue le revenu paysan?

Il est stable, autour de 44 000 francs par année. Soit de 30% inférieur à des salaires comparables, comme celui d’un horticulteur par exemple. Notre défi est de combler ce fossé. Il est normal de notre part de revendiquer un revenu décent qui permet non seulement de nourrir sa famille, mais aussi d’investir dans ses équipements. Malheureusement nous constatons que de nombreuses familles paysannes n’arrivent pas à joindre les deux bouts ou que l’un des membres de la famille est contraint d’accepter un travail à l’extérieur.

La Suisse est un beau pays et le mérite en revient aux tâches accomplies par les paysans. Une région recouverte de forêt n’a pas la même attractivité.

On voit là les raisons qui conduisent des paysans au suicide…

Chaque suicide est un suicide de trop. On en a constaté un grand nombre en 2016. Outre les maigres finances, la solitude dans les campagnes est aussi une cause majeure. L’USP est très préoccupée par ce phénomène et a mis en place le programme Sentinelle pour éviter les drames. Toutes les personnes qui sont en contact avec les paysans, le vétérinaire par exemple, aident à déceler la détresse le plus tôt possible et donnent l’alerte.

Et encore: L’agriculture s’adapte aux règles de l’OMC

La Suisse, pays de petite taille et où les coûts de production sont élevés, a-t-elle vraiment besoin d’une agriculture?

La Constitution lui donne le mandat non seulement de produire des denrées alimentaires avec les prescriptions strictes en termes de qualité qu’on connaît, mais aussi d’entretenir le paysage. Elle lui confie aussi la gestion du territoire. La Suisse est un beau pays et le mérite en revient aux tâches accomplies par les paysans. Une région recouverte de forêt n’a pas la même attractivité. Quand on est à l’étranger, on aime revenir au pays pour ses paysages. Un pays sans paysans est un pays sans âme.

Mais l’agriculture coûte 3,6 milliards de francs par an aux contribuables…

Il y a un coût lié à toutes les prestations: la sauvegarde de l’environnement, la préservation des ressources naturelles ou encore le bien-être des animaux. En tant que conseiller national, je suis membre de la Commission des finances et donc bien placé pour dire que les 3,6 milliards ne représentent que 3% du budget de la Confédération. Cette somme a diminué de 0,8% durant ces 10 dernières années. Nous n'en voulons pas plus, mais nous n’en voulons pas moins non plus. A titre de comparaison, le budget de l’aide au développement a augmenté de 60% sur la même période. Idem pour la recherche. 

La Suisse a-t-elle résolu sa crise d’excédent laitier?

Non. Les exportations de fromage vers l’Europe à la suite de l’accord de libre-échange de 2007 augmentent. Ce qui montre que nous pouvons nous positionner sur les produits à valeur ajoutée. Pour le lait en poudre, l’UE a elle-même un important stock. C’est du côté du lait industriel que nous subissons les lois de l’industrie de transformation en Suisse. A présent, les acheteurs paient 68 centimes le kilo alors que le coût de production revient à 75 centimes. Migros et Coop, qui achètent 70% de la production laitière, ont une position dominante sur le marché.

Appuyez-vous l’initiative populaire d’Uniterre, le syndicat paysan minoritaire, qui demande un franc par litre de lait?

Je n’ai rien contre, qu’on soit clair. On ne peut toutefois pas ignorer les règles du marché. Il faut reconnaître qu’il y a une adaptation du prix, mais elle est lente.

Il y a un problème de sucre qui se profile…

Avec l’abolition des quotas de production en Europe, il y a une hausse de la production et un dumping sur notre marché à prix cassé. Les conséquences sont là. Environ 500 sur 5550 producteurs ont abandonné la betterave l’an passé. A ce rythme, cette culture disparaîtra. Les deux sucreries du pays, qui emploient 300 personnes, sont directement menacées. Nous demandons au Conseil fédéral d’offrir une protection à la douane à l’importation du sucre. Cela est possible sans enfreindre les règles internationales. Une initiative parlementaire est en cours dans cette direction.


Les dates

1958: Naissance à Pompaples dans une famille paysanne.

1980: Mariage (2 enfants).

1985: Diplôme d'ingénieur agronome HES.

2002: Nommé directeur de l’Union suisse des paysans.

2007: Election au Conseil national.

2017: Naissance de son petit-fils.

Publicité