Jacques Rueff (1896-1978), économiste français s’affirmera comme «l’anti-Keynes», explique Gérard Minart. L’ex rédacteur en chef de «La voix du Nord» est l’auteur de «Jacques Rueff, un libéral français» (Edition Odile Jacob) qui sort ce mercredi en librairie.

«Prophète en son pays», selon l’auteur, il fait l’actualité au moins à trois reprises. En 1926, à 30 ans, c’est à lui que confie Henri Poincaré la tâche de déterminer la nouvelle parité du franc. La deuxième fois, en novembre 1938 qui édifie un programme de redressement fortement libéral afin, selon l’auteur, de «remettre le pays au travail». Un autre grand succès. Enfin, la troisième fois, c’est en décembre 1958. Le général de Gaulle adopte un plan de redressement façonné par Jacques Rueff, en dépit de l’opposition de la grande majorité des ministres et de la sortie des socialistes du gouvernement. «Parfaite illustration du libéralisme à la française qu’incarne l’intéressé, il rétablit l’équilibre du budget, revient à la liberté des prix, dompte l’inflation, encourage l’épargne», écrit Gérard Minart. Ce sera le début des années du «miracle français». Celles d’une forte croissance sans inflation. Quant au nombre de chômeurs, il est tombé à moins de 0,5% de la population active, soit un total de seulement 22 700 en 1961.

«L’étonnant, ce n’est pas que la crise dure, mais que l’on s’en étonne», avait lancé Jacques Rueff. Cette phrase s’accompagne de nombreux parallèles entre les difficultés rencontrées par la France à l’époque de ce «libéral au service de l’Etat» et la situation actuelle, selon l’auteur. Cet adepte de la rigueur déclara un jour: «Exigez l’ordre financier ou acceptez l’esclavage». On comprend mieux pourquoi la préface de l’ouvrage est de Wolfgang Schäuble. Tous deux aiment le parler vrai: «Soyez libéraux, soyez socialistes, mais ne soyez pas menteurs!», lança le Français.

Le déficit public est une «gangrène du corps social»

Le ministre allemand des finances se plaît à louer l’homme «qui a qualifié les déficits publics de gangrène du corps social». Wolfgang Schäuble saisit aussi l’occasion de noter que Jacques Rueff a été un précurseur de l’Europe d’aujourd’hui. En 1928 déjà, il déclare que la libre circulation des marchandises, des personnes et es capitaux est «la condition nécessaire à un rapprochement des peuples européens» et, bien avant Jacques Delors, que «l’Europe se fera par la monnaie ou ne se fera pas».

Jacques Ruff, auteur d’un «Epître aux dirigistes», a longtemps été l’adversaire de Keynes. À Genève, en juin 1929, le Français, attaché financier auprès de la Société des Nations, affronte le Britannique devant un parterre d’étudiants. Keynes défend ses thèses interventionnistes sur la demande, le Français en parle comme d’un «monde de magicien». Il lui préfère les vertus du mécanisme des prix. Pour l’homme qui participera à la naissance du mouvement néolibéral en 1938, «la cause immédiate du chômage généralisé consiste dans le défaut d’adaptation des salaires au niveau général des prix». A ses côtés, il existe, à son avis, une cause plus profonde, «c’est le comportement de l’Etat», à travers une assurance chômage trop élevée. Pour lui, «toutes les turpitudes de notre régime, j’en ai trouvé la source dans des interventions de l’Etat». Libéral, il affirme que «c’est au mécanisme des prix qu’il faut demander le maintien de l’équilibre économique».

Economiste et philosophe, il a su marier la théorie à la vie publique et l’économie aux mathématiques. Son premier ouvrage, en 1921, sera d’ailleurs son «Discours de la méthode». Précis, il pourrait faire sienne la devise de Paul Valéry: «Ma nature a horreur du vague». Reconnu souvent pour ses écrits sur les changes et les vertus du système de convertibilité en or, il critique vivement l’utilisation de la planche à billets, «créateur de fausse monnaie».