Industrie

Jacques Sanche: «On ne pourrait pas vivre sans les machines qui travaillent nos champs»

Alors que l’opinion se préoccupe des effets sur l’environnement des cultures industrielles intensives, le fabricant de machines agricoles Bucher réalise une croissance à deux chiffres. Les produits biologiques restent un marché de niche à l’échelle mondiale, observe son patron Jacques Sanche

Les chiffres donnent le vertige, presque autant que la vue plongeante sur le tarmac de l’aéroport de Zurich depuis le bureau du grand patron: croissance des ventes de 16% l’an passé à plus de 3 milliards de francs, bénéfice opérationnel en hausse de 22% à 277,5 millions. On ne parle pas de la dernière pépite high-tech de la Silicon Valley, mais bien du fabricant de machines agricoles et de véhicules municipaux Bucher Industries. Les balayeuses électriques que l’on croise au petit matin dans les rues de Lausanne ou de Genève, c’est lui.

A quoi la société aux 13 000 employés sur plus de 40 sites doit-elle cette robustesse? Aux besoins fondamentaux en alimentation et en hygiène, pour lesquels les machines sont devenues indispensables, selon son patron, Jacques Sanche. Evoluant dans un secteur d’activité taxé de polluant, l’industrie, qui plus est à la croisée de terrains sensibles, comme l’agriculture et l’alimentation, il se prête au jeu des questions.

Le Temps: Dans un monde qui se numérise, les GAFA (Google, Apple, Facebook et Amazon) captent toute l’attention. Vous, vous fabriquez des machines agricoles et des camions de voirie et vos affaires se portent au moins aussi bien. Comment l’expliquez-vous?

Jacques Sanche: On ne pourrait pas vivre sans ces machines qui travaillent nos champs, nettoient nos rues et nos canalisations. Mais industrie et technologie ne s’opposent pas, bien au contraire. L’électronique prend toujours plus d’importance dans la conception des machines-outils. Les distributeurs d’engrais ou les faucheuses, par exemple, collectent de plus en plus de données relatives au fonctionnement de la machine, sa position ou même la récolte. Mises à la disposition de nos clients, elles contribuent à une gestion plus efficace de leurs cultures. Le même principe s’applique à nos véhicules municipaux. Tout cela s’inscrit dans cette évolution vers une société toujours plus connectée – fermes et villes intelligentes.

La guerre commerciale, le Brexit et le franc fort n’ont pas de prise sur vous?

Si, bien sûr. Cela crée des incertitudes, et en tant qu’entreprise exportatrice nous y sommes attentifs. C’est aussi ce qui nous incite à être prudents au moment de nous fixer des objectifs. Notre division Bucher Municipal (véhicules municipaux), très active en Europe, est exposée à l’issue des discussions sur la sortie du Royaume-Uni de l’UE. En conséquence cette division s’attend à une légère baisse des ventes cette année par rapport à l’an dernier. Mais de manière générale, avec 40 sites de production dans le monde, Bucher Industries fonctionne de façon très globalisée, ce qui nous permet de répartir les risques et de profiter de la croissance de certaines régions, quand d’autres marchés se portent moins bien.

Nous ne pouvons pas changer le climat, mais nous avons des solutions pour diminuer les effets de l’agriculture sur l’environnement

Jacques Sanche

Dans vos principaux marchés – Europe (62%), Amérique du Nord (24%) – villes et surfaces agricoles arrivent à saturation. Où voyez-vous encore des opportunités?

Sur le plan géographique, d’immenses surfaces agricoles sont encore disponibles, par exemple dans toute une partie de la Russie. C’est ce potentiel qui nous a poussés à implanter une filiale de notre division agricole Kuhn Group dans la région de Voronej. Ce nouveau site, dont la construction devrait démarrer cette année, sera dédié à l’assemblage et à la distribution de nos machines agricoles. Nous voyons aussi du potentiel dans l’urbanisation, avec nos véhicules municipaux, mais aussi nos composants hydrauliques pour les grues mobiles, entre autres. Celle-ci a surtout cours en Asie, notamment en Inde et même encore en Chine. Enfin, dans un contexte où on cherche à réduire les emballages en plastique, il y a un net regain d’intérêt pour le verre, facilement recyclable. Or, avec notre division Bucher Emhart Glass, nous sommes leader mondial dans la production de machines de formage du verre. Nous pouvons profiter de cette tendance.

La marche de vos affaires est aussi tributaire des conditions météorologiques et des flux démographiques. Des facteurs étroitement liés au réchauffement climatique. Qu’avez-vous mis en place pour évaluer ces risques et les réduire?

Le flux démographique et le réchauffement climatique, ce sont des facteurs de long terme, dont nous pouvons anticiper les grandes tendances. La météo, en revanche, c’est du court terme. Et il est vrai que la sécheresse nous a causé des difficultés l’an passé. L’agriculture, c’est près de 50% de notre chiffre d’affaires si l’on cumule la division Kuhn Group (machines agricoles, 39%) aux activités de Bucher Hydraulics et Bucher Specials (pressoirs à fruits et importations de tracteurs pour le marché suisse).

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Quand les moissons sont mauvaises, nos clients reportent leurs investissements. Nous ne pouvons pas changer le climat, mais nous avons des solutions pour diminuer les effets de l’agriculture sur l’environnement. Par exemple, nos machines à pulvérisation enregistrent quelle partie d’un champ a déjà été traitée, permettant ainsi de réduire l’utilisation de produits phytosanitaires. Sur nos machines à fertilisation, nous avons développé un système, doté de cartes satellite des champs, afin de distinguer les zones à traiter de celles qui n’en ont pas besoin.

L’agriculture biologique, c’est une tendance de notre monde moderne, où elle a gagné en importance. Mais elle reste de l’ultra-niche dans de nombreuses régions du monde

Jacques Sanche

Mais pourquoi ne pas cesser de produire des machines qui servent à répandre des produits dont l’effet nocif sur l’environnement et la santé est attesté?

Nous ne pouvons pas nous passer de ces machines pour nourrir une population qui ne cesse de croître. C’est ainsi que nos clients, les agriculteurs, peuvent cultiver leurs sols avec une plus grande productivité, et de manière plus écologique grâce à nos innovations.

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Notre contribution face aux défis du réchauffement climatique et des changements démographiques, c’est de développer continuellement nos produits en ce sens. Ainsi nous offrons une valeur ajoutée tout en restant compétitifs. Car il ne faut pas l’oublier: nous sommes tributaires de la demande de nos clients, eux-mêmes dépendants de la demande des consommateurs.

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L’agriculture biologique, c’est une tendance de notre monde moderne, où elle a gagné en importance. Mais elle reste de l’ultra-niche dans de nombreuses régions du monde. Je pense au Brésil et à la Chine, notamment. La transition est en route. Mais il s’agit là d’une évolution, pas d’une révolution. Cela prend du temps.

En termes d’émissions de CO2, l’industrie pèse lourd. Quelle part de responsabilité êtes-vous prêt à assumer et de quelle manière?

Là encore, nous améliorons nos produits pour réduire l’effet de leur utilisation sur l’environnement. Et cela ne date pas d’hier. Par exemple avec la première balayeuse complètement électrique du monde. Ou notre nouvelle machine installée sur les camions de salage pour répandre le sel sur les routes: elle fonctionne à l’électricité et non plus au diesel.

Le Conseil des Etats vient de renvoyer l’initiative pour des multinationales responsables et son contre-projet. Qu’en dites-vous?

Entraver la liberté de manœuvre des entreprises, c’est prendre le risque d’entraver leur créativité. Et c’est grâce à cette force d’innovation que nous parvenons à des solutions plus favorables à l’environnement. Celles-ci doivent par ailleurs être le fruit d’une collaboration avec nos clients. Elles doivent leur être profitable.

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C’est ainsi que nous parviendrons à faire bouger les choses. En général, les entreprises suisses sont bien conscientes de leurs responsabilités sociales, même à l’étranger. Devoir tout documenter et prouver établit de fausses priorités et freine le progrès.

Vous avez effectué presque toute votre carrière dans l’industrie des machines. Qu’est-ce qui vous attire dans ce secteur?

Peut-être parce que j’ai grandi à Kloten, à quelques enjambées de l’aéroport – mon père était pilote chez Swissair. J’ai toujours eu une fascination pour les machines et la manière dont on peut sans cesse les améliorer. Au début de ma carrière chez Walter Meier [devenu Meier Tobler, spécialiste des systèmes de climatisation], nous mettions au point des capteurs. C’était il y a plus de vingt ans et nous travaillions déjà sur le potentiel que les données collectées pouvaient représenter en termes d’innovation.


Profil

1965 Naissance, puis enfance à Kloten.

1994 Obtient son doctorat à la Haute Ecole de commerce de Saint-Gall, avec une spécialisation en informatique.

1997 Travaillera pendant dix ans à la direction de plusieurs filiales de Walter Meier (devenu Meier Tobler depuis), société active dans les systèmes de ventilation et de chauffage.

2007 Devient directeur général du spécialiste des systèmes de climatisation Belimo.

2015 Nommé directeur général de Bucher Industries, qui compte environ 13 000 employés sur plus de 40 sites dans le monde.

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