Si Philippe Jaffré et Thierry Desmarest affirment ne pas en faire une «affaire de personne», la bataille boursière entre les groupes pétroliers Elf Aquitaine et TotalFina oppose deux PDG de même génération, aux personnalités antagonistes.

Avant leur double offensive, les deux hommes avaient l'habitude de se rencontrer pour un déjeuner mensuel mais, de toute évidence, le courant n'est plus passé quand il s'est agi de rapprocher les deux groupes. Difficile en effet d'imaginer l'un des deux cédant sa place à l'autre. Patron volontiers provocateur et adepte de la manière forte, Philippe Jaffré, 54 ans, aux commandes d'Elf Aquitaine depuis six ans, est le maître d'œuvre de l'assainissement de l'une des premières entreprises françaises, dont l'image avait été ternie par les «affaires» et des investissements hasardeux. Il a été aussi l'un des artisans du succès de la première vague de privatisations en 1986, en tant que chef du service des affaires monétaires et financières à la direction du Trésor.

De cette époque date son amitié avec Edouard Balladur, alors ministre des Finances. En 1993, premier ministre de la seconde cohabitation, c'est lui qui le nommera à la tête d'Elf. Ce brillant énarque a su réduire l'endettement et améliorer la rentabilité d'Elf Aquitaine tout en le renforçant à l'international. Mais l'homme n'a pas réussi à séduire ses troupes, qui lui reprochent son manque de «fibre pétrolière». Financier d'origine, et non membre du sérail des ingénieurs des Mines comme son homologue de Total, on lui attribue souvent ces mots: «Le monde se divise en deux, celui des inspecteurs des Finances… et les autres.» Lèvres minces, visage anguleux et volontiers fermé, Philippe Jaffré peut se montrer cassant face à ses salariés et… à la presse. Peu enclin au dialogue social, il a laissé s'enliser le conflit d'Elf Exploration-Production à Paris et Pau, et a dû suspendre la dernière assemblée générale d'Elf Aquitaine sous les huées et les cris de «Jaffré, démission!».

«Monsieur Sans-faute»

Coiffure sage à la raie impeccable, Thierry Desmarest, 53 ans, cultive, lui, son apparence de «gendre parfait» et évite de heurter de front collaborateurs et partenaires sociaux. Même si derrière la mine affable et les yeux bleus souriants se cache aussi un chef d'entreprise ambitieux, à la volonté de fer. Ce polytechnicien et ingénieur des Mines, fils d'un magistrat de la Cour des comptes, a été élevé dans la rigueur. Surnommé «Monsieur Sans-faute» par un de ses anciens patrons, il a été aussi salué comme un excellent «joueur de poker» après le rachat de Petrofina par Total, le nouveau groupe TotalFina devenant le cinquième pétrolier mondial. Dauphin désigné de Serge Tchuruk, qui avait su dynamiser la «Vieille Dame d'Auteuil», il lui a succédé en mai 1995 à la tête de Total où il est entré en 1981 et a effectué l'essentiel de sa carrière. Il avait occupé auparavant le poste de directeur général de l'exploration-production du groupe, dont il a dopé l'activité en diversifiant les sources d'approvisionnement.

N'hésitant pas à s'engager ni à s'exposer, Thierry Desmarest, soutenu par le gouvernement français et les autorités européennes, avait défié en 1997 les Etats-Unis, en décidant d'investir en Iran, obligeant les Américains à s'incliner. Le patron de Total témoignait de la même fermeté, en réagissant aux accusations de violation des droits de l'homme lors de la construction d'un gazoduc géant par son groupe en Birmanie.