Portrait

«J’ai fait beaucoup de prévisions dans ma vie mais jamais pour ma carrière professionnelle»

Valérie Lemaigre a fait de la macroéconomie un peu partout en Europe de l’Ouest avant de devenir économiste en chef à la Banque Cantonale de Genève

«J’ai fait beaucoup de prévisions dans ma vie mais jamais pour ma carrière professionnelle»

Portrait Valérie Lemaigre a fait de la macroéconomie un peu partout en Europe de l’Ouest avant de devenir économiste en chef à la Banque Cantonale de Genève

Elle a gardé un brin d’accent roulant. Même après les années qui la séparent de Charleroi. Valérie Lemaigre en a vu, des villes, avant d’atterrir à Genève. Louvain, Edimbourg, Madrid, Luxembourg: une carrière en forme de road trip. Une trajectoire imprévisible pour un métier qui ne tolère pas les approximations. Spécialisée dans la prévision économique, Valérie Lemaigre, 47 ans, est aujourd’hui économiste en chef à la Banque Cantonale de Genève (BCGE).

«J’ai fait beaucoup de prévisions mais jamais pour moi. Je ne me suis jamais demandé ce que j’allais faire dans dix ans», explique, sourire en coin, celle qui affirme n’avoir jamais fait de plan de carrière. La cohérence du parcours est à chercher du côté de la matière: la macroéconomie et les politiques monétaires. Un intérêt précoce qui n’était pourtant pas tout tracé. Née dans une famille de juristes, Valérie Lemaigre a plus été nourrie aux belles lettres qu’aux courbes de dérivées.

C’est pourtant dans la macroéconomie qu’elle s’épanouit. «J’ai eu la chance de pouvoir être conseillée dans mes travaux académiques par des pragmatiques de la politique monétaire: Jean-Jacques Rey, l’ancien banquier central belge, ou Peter Praet, aujourd’hui chef économiste à la Banque centrale européenne. Ce sont des gens qui sont restés très ouverts malgré leur fonction. Une belle leçon d’humilité.»

A la sortie de ses études, Valérie Lemaigre rejoint une entreprise espagnole active dans la finance d’entreprise. Elle fait les allers-retours entre Madrid et Barcelone et apprend l’espagnol sur le tas. Mais, après l’effervescence des Jeux olympiques et de l’Exposition universelle en 1992, le pays tombe vite en récession. Valérie Lemaigre retourne alors à Louvain pour travailler dans un service d’analyse conjoncturelle de l’université. «Cela m’a permis de faire mes armes dans la prévision économique et l’enseignement de la finance.» Après cinq ans, l’opportunité d’une promotion survient et elle intègre un centre gouvernemental, le Bureau du Plan, chargé de la politique économique et des prévisions à long terme de la Belgique. Elle assiste l’économiste belge Henri Bogaert dans la représentation des politiques économiques auprès de l’OCDE et de la CEE. Elle a alors 29 ans.

A l’époque déjà, l’économiste a conscience qu’elle nwe fera pas carrière dans la ville où elle est née, Charleroi. Florissante dans les années soixante et septante, la région industrielle et verrière a traversé des années difficiles. «La reconversion s’est mal passée. Mais comme pour Glasgow ou Bilbao, les choses sont en train de repartir. Il faut encore que Charleroi trouve sa voie, son Guggenheim.»

La sédentarisation à Genève

Repérée par la Banque internationale à Luxembourg, devenue transitoirement Dexia, elle s’exile à nouveau pour commencer sa carrière dans la gestion d’actifs. Là, nouvelle opportunité, la banque décide de renforcer son pôle d’analyse à Genève. Son mari, avec qui elle a déjà une petite fille (un garçon suivra), l’encourage à accepter l’offre. «Nous étions déjà conscients qu’il fallait migrer vers un axe de développement. Et puis, mon mari est un grand amateur de ski.» Le sociologue trouve du travail dans une institution genevoise. Mais Dexia décide de rapatrier ses actifs et Valérie Lemaigre doit retourner au Luxembourg. Pour ne pas pousser toute la famille à effectuer le chemin inverse, elle trouve un nouvel emploi à Genève dans la banque Lombard Odier. Elle sera notamment spécialiste des matières premières. «Le parcours a parfois été un peu chahuté mais mon mari a toujours été d’un grand soutien. Il s’est adapté aux changements et, malgré nos carrières, nous avons toujours bien fonctionné dans la répartition des tâches.»

C’est le début de la sédentarisation. La famille de Valérie Lemaigre vit aujourd’hui à Genève depuis 15 ans. Après un bref passage dans la société d’asset management Stigma, Valérie intègre la BCGE où elle devient économiste en chef. «J’ai toujours eu une approche très top-down. Ce qui m’a plu dans ce poste c’est la possibilité de combiner la stratégie d’investissement globale avec une dimension très pragmatique et proche du tissu économique local. Et Genève est une ville avec une activité très ouverte sur l’international.»

Un tournant dans sa carrière

Des krachs, Valérie Lemaigre en a vécu quelques-uns. Mais aucun de manière si personnelle que la crise asiatique et russe de 1998. «J’ai dû faire ma période d’essai en 24 heures. Une entrée en matière plutôt stressante.» Elle venait en effet d’entrer dans le secteur bancaire. Son chef avait dû s’absenter pour des raisons personnelles un jour avant une présentation cruciale devant des clients. «Si je m’en suis sortie? Eh bien, je suis toujours dans la banque…»

L’évolution du secteur lui a même permis de gagner en responsabilité. Après 2008, la politique monétaire est devenue plus centrale dans l’analyse des marchés. «Aujourd’hui elle est au cœur de la stratégie d’investissement. La crise et le rôle des banques centrales ont renforcé notre rôle.»

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