interview de la semaine

«J’ai été surpris que la crise financière n’ait pas créé davantage de chômage en Suisse»

George Sheldon, professeur à l’Université de Bâle et spécialiste du marché du travail, estime que le taux de chômage incompressible est de 2,8%

Le Temps: En Suisse, le taux de chômage a reculé à 3,6% en juillet, après un pic de 4,5% en janvier. Avez-vous été surpris de la rapidité de cette baisse durant le premier semestre?

George Sheldon: Non, car dès l’été 2009, notre indicateur avancé s’était orienté à nouveau à la baisse. L’automne dernier, notre modèle a signalé que le taux de chômage reculerait et c’est bien ce qui s’est passé ensuite. A cette période, le Seco pronostiquait de son côté encore une poursuite de la hausse du taux de chômage à plus de 5% pour 2010. Si un aspect m’a surpris, c’est plutôt que la crise financière n’ait pas entraîné une hausse plus forte du chômage, compte tenu de la forte chute des exportations qui s’en est suivi. Le fait que cette crise soit venue de l’extérieur a été un avantage pour la Suisse. Notre pays n’était pas endetté. Il n’y a pas eu de bulle immobilière.

– Comment fonctionne cet indicateur avancé?

– Le chômage comporte deux aspects. Il y a, d’une part, le risque de perdre son travail et, d’autre part, la durée durant laquelle une personne reste au chômage. Notre indicateur avancé intègre ces deux aspects. La première composante tient compte du risque de chômage pour les personnes actives. En 2009, ce risque a grimpé jusqu’à 0,6%, avant de redescendre en direction de 0,5%, sans toutefois redescendre à ce niveau.

La deuxième composante calcule la durée moyenne des périodes de chômage. Cette durée a rapidement augmenté en 2009 avant de redescendre.

Que faut-il attendre pour les prochains mois?

– Selon notre indicateur avancé, le taux de chômage en Suisse devrait reculer ces prochains mois jusqu’à 3,5 ou 3,4%. Mais il ne tombera pas en dessous de 3%. A moins d’une forte accélération de la croissance de l’économie, ce qui n’est pas le scénario le plus vraisemblable.

Après le redressement rapide de la conjoncture au début de cette année, la dynamique de la reprise fléchit. Aux Etats-Unis, le taux de chômage va certainement se maintenir aux environs de 9,5%. En Europe, certains pays comme l’Espagne affichent un taux de sans-emploi de près de 20%. S’y ajoute l’endettement des Etats. La reprise va se poursuivre mais à un rythme modéré.

– Faut-il craindre une augmentation du chômage incompressible en Suisse?

– Selon nos estimations, le taux de chômage incompressible devrait se maintenir à quelque 3,3%.

– Un niveau qui reste plutôt élevé pour la Suisse.

– Un effet statistique important doit être mentionné. Actuellement, le taux de chômage est calculé sur la base d’une population active de 4 millions de personnes en Suisse suite au dernier recensement de 2000. Or, la population active peut désormais être estimée à 4,5 millions. En tenant compte de ce facteur, le taux de chômage réel serait inférieur d’environ un demi pour-cent. Le taux de chômage incompressible serait, lui, ramené à 2,8%. Je ne pense pas que le niveau du chômage incompressible va redescendre beaucoup plus bas. Les problèmes structurels ne disparaissent pas si vite même lorsque l’économie se reprend.

– Après une période de récession, le chômage de longue durée tend souvent à augmenter. Comment éviter ce risque, avec des mesures de requalification ou au contraire en essayant de réintégrer les chômeurs au plus vite sur le marché du travail?

– Différentes études démontrent que les programmes de requalification ou de formation continue sont peu efficaces pour faire diminuer le chômage. Car beaucoup de personnes sans emploi ne disposent pas d’une formation de base suffisante. Et lorsque des bases solides manquent, des programmes de formation continue ne servent pas à grand-chose! Les mesures de formation continue se sont révélées efficaces pour une seule catégorie: les femmes qui cherchent à se réinsérer sur le marché du travail. Dans ce cas, des cours de perfectionnement sont utiles, ils permettent de combler certaines lacunes.

Si des mesures de formation continue sont inefficaces, quelles autres solutions préconisez-vous?

– Premièrement, il faut surtout mettre en place des organismes de placement efficaces capables de prendre en charge les personnes qui perdent leur emploi. Car beaucoup de personnes qui perdent leur emploi n’y sont pas du tout préparées. Un bon accompagnement dans la recherche d’emploi est la mesure la plus efficace pour réduire le nombre de chômeurs. Car plus le candidat reste longtemps au chômage, plus sa recherche devient difficile. Plus une personne reste longtemps sans emploi, plus les employeurs supposent toutes sortes de déficits, même si c’est à tort. Les personnes longtemps au chômage tendent aussi à se décourager au fil des mois.

La deuxième mesure à favoriser est celle des gains intermédiaires. Dans ce cas, le chômeur accepte un emploi pour un salaire inférieur aux indemnités qu’il perçoit. L’assurance chômage prend alors en charge une partie de la différence entre le salaire touché grâce au gain intermédiaire et l’indemnité à laquelle le chômeur a droit. En acceptant cette solution, le chômeur acquiert de nouvelles périodes de cotisation. Surtout, il améliore son attractivité sur le marché du travail en étant à nouveau actif. La troisième solution, la moins souhaitable, est de recourir à des programmes d’occupation.

– Comment réinsérer les chômeurs les moins qualifiés?

– Dans ce cas, la seule solution est d’accepter une perte de revenu. Le mieux que l’on puisse faire est surtout d’éviter que des personnes n’aient pas de formation. En moyenne, seuls 5% des Suisses sortent chaque année du système scolaire sans formation. Cette part monte à 20% chez les étrangers. La problématique des chômeurs non qualifiés en Suisse est beaucoup liée à la politique d’immigration pratiquée jusque dans les années 1990, lorsque le pays importait beaucoup de main-d’œuvre non qualifiée. Alors que 60% de la génération des parents ne disposaient d’aucune formation, cette proportion recule à 20% chez leurs enfants. Dans une génération, cette part aura encore diminué d’un tiers et se rapprochera de la moyenne suisse de 5%.Pour y parvenir, il faut beaucoup investir dans l’éducation des jeunes issus de l’immigration – et cela le plus tôt possible! Les efforts entrepris avant l’âge de la scolarité sont les plus efficaces pour améliorer les chances des enfants de migrants.

– La libre circulation des personnes a-t-elle contribué à accroître le taux de chômage en Suisse?

– Aucune étude n’a pu établir un tel lien jusqu’ici. Tout au plus, cela pourrait être le cas pour les emplois les moins qualifiés. De manière générale, on a pu constater que les étrangers et les Suisses se complètent sur le marché du travail. Un employeur ne va pas aller recruter un candidat au fin fond de l’Allemagne s’il peut trouver un profil adéquat tout près de chez lui.

– Comment expliquer que le taux de chômage du canton de Genève (6,9% en juillet) dépasse à ce point celui de Bâle-Ville (3,8%)?

– Un facteur d’explication est que Genève offre un filet social très généreux, ce qui favorise aussi indirectement le chômage de longue durée. Par ailleurs, les structures du marché du travail des deux villes sont très différentes. A Bâle, beaucoup de frontaliers sont des personnes très qualifiées. Ils sont souvent actifs dans des secteurs comme la chimie ou la pharma, des branches qui à leur tour contribuent à créer d’autres emplois dans la ville. La structure du marché du travail de ces deux cantons urbains est très différente, même s’ils sont tous deux situés à proximité immédiate de la frontière. Le Tessin est encore dans une situation différente. On ne peut pas définir les frontaliers comme une seule catégorie homogène. Tout dépend de la structure locale du marché du travail de chaque région et du niveau de qualification des frontaliers.

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