Politique monétaire

Janet Yellen et Donald Trump, un duo déroutant

Ses propos sur l’indépendance de la Réserve fédérale inquiètent. Longtemps hostile à la présidente de l’institution, dont le conseil des gouverneurs se réunit les 2 et 3 mai, le chef de la Maison-Blanche semble pourtant avoir changé d’avis

Difficile d’imaginer plus différents que ces deux-là. D’un côté, Janet Yellen, présidente de la Réserve fédérale (Fed): brillante économiste diplômée de Yale, spécialiste du marché du travail, partisane d’une régulation financière solide et plutôt proche des démocrates. De l’autre, Donald Trump, président des Etats-Unis: milliardaire tonitruant passé par la télé-réalité, républicain abonné aux propos misogynes, peu calé en économie, avocat versatile de la dérégulation massive.

«Le moins qu’on puisse dire, c’est qu’ils ne sont pas faits pour s’entendre, résume Jacob Kirkegaard, de l’Institut Peterson pour l’économie internationale, un cercle de réflexion de Washington. Mais en théorie, cela n’a aucune importance, puisque la Fed agit sans se préoccuper du pouvoir politique, dont elle ne dépend pas.»

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Seulement voilà: pendant sa campagne, Donald Trump a menacé à plusieurs reprises l’indépendance de l’institution, dont les membres se réunissaient mardi 2 et mercredi 3 mai pour évoquer le calendrier à venir de la hausse des taux. En septembre, il déclarait ainsi que Janet Yellen devrait «avoir honte» de maintenir des taux d’intérêt trop bas afin de «soutenir le camp des démocrates» du président Barack Obama. Il l’a accusée de contribuer à la formation de bulles spéculatives et de soutenir les «intérêts mondialistes». Enfin, il a promis de la remplacer par un pro-républicain qui accélérerait le resserrement monétaire lorsque son mandat arriverait à terme, en février 2018.

«Roi des volte-face»

Ces propos virulents ont apporté de l’eau au moulin de l’aile républicaine rêvant d’amoindrir l’autonomie de la banque centrale américaine. A l’exemple de Ron Paul, ancien élu du Texas à la Chambre des représentants. Depuis des années, il mène une campagne intitulée «auditer la Fed», qui vise à soumettre cette dernière à un contrôle renforcé du Congrès. «Si une législation allant dans ce sens était adoptée, l’institution verrait ses marges de manœuvre limitées, au risque que son action soit moins efficace», explique David Wessel, de la Brookings Institution, un autre think tank de Washington. Un scénario peu probable, car une majorité des républicains restent attachés à l’indépendance de la Fed. Mais pendant sa campagne, Donald Trump a soutenu le combat de Ron Paul sur Twitter à plusieurs reprises.

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Le soutient-il encore? Difficile à dire. «Entre-temps, le président a fait un virage à 180 degrés à propos de la Fed», explique Jacob Kirkegaard. Dans un entretien au Wall Street Journal du 12 avril, le républicain a en effet déclaré qu’il «appréciait et respectait» la présidente de la Réserve fédérale, dont il songe désormais à prolonger le mandat. «J’aime la politique de taux bas, je dois être honnête avec vous», a-t-il même confessé. Politique qu’il conspuait pourtant avec véhémence quelques mois plus tôt…

Faut-il prendre au sérieux ce nouveau cap du «roi des volte-face», comme le surnomme le Wall Street Journal? «Ses propos sont inconsistants, il n’hésite pas à changer d’avis quand il réalise que ses intérêts sont ailleurs, rappelle David Wessel. Or, il a compris qu’il a tout à gagner à ce que la Fed reste accommodante.»

«Eviter que les taux ne remontent trop vite»

Et pour cause: si elles sont adoptées et appliquées, les baisses massives de taxes qu’il promet (diminution de l’impôt sur les sociétés, qui passerait de 35% à 15%, abolition des droits de succession…) pourraient creuser le déficit public, et donc faire grimper les taux auxquels le pays emprunte. Elles pourraient également générer de l’inflation, encourageant la Fed, dont la mission est de veiller à ce que l’inflation se stabilise autour de 2%, à accélérer la remontée de ses taux directeurs, entamée en décembre 2015.

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Ces taux plus élevés inciteraient les investisseurs en quête de rendement à venir placer leur argent aux Etats-Unis. Ce qui ferait grimper le cours du dollar, au détriment des exportateurs américains. «Or, Donald Trump est opposé au dollar fort, précise Jacob Kirkegaard. Voilà pourquoi il souhaite désormais éviter que les taux ne remontent trop vite, comme Janet Yellen a veillé à le faire depuis son arrivée, en 2014.» Inquiète devant les fragilités du marché du travail, soucieuse de ne pas brusquer une économie encore convalescente, cette dernière a en effet attendu un an entre la première et la seconde hausse des taux, en décembre 2016.

«Le jeu des nominations»

Cela signifie-t-il que les intérêts de Donald Trump et ceux de la présidente de la Fed seraient, finalement, convergents? Voire que leur duo pourrait fonctionner bien mieux que prévu? C’est probablement aller un peu vite en besogne. D’abord, parce que leurs visions de ce qui est bon pour l’économie américaine restent opposées. Le président américain est convaincu que les baisses d’impôts entraîneront une croissance suffisante pour financer le trou creusé dans les recettes publiques. Janet Yellen, elle, ne cache guère son scepticisme face à un tel pari.

Au reste, si la réforme fiscale déclenchait les tensions inflationnistes redoutées, la Fed accélérerait probablement la remontée de ses taux, que cela plaise ou non au président… «Dans tous les cas, Donald Trump peut également influencer le visage à venir de l’institution par le jeu des nominations», remarque Alexandra Estiot, spécialiste des Etats-Unis à BNP Paribas. Ces prochains mois, il devra en effet nommer trois des sept membres du conseil des gouverneurs. Outre celui de Janet Yellen, le mandat de son vice-président, Stanley Fischer, viendra également à terme en juin 2018. «Il privilégiera probablement des républicains pro-business et accommodants», conclut Jacob Kirkegaard.

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