Politique monétaire

Et si Janet Yellen restait gouverneure de la Fed?

Donald Trump doit annoncer ces prochains jours qui sera son candidat pour présider la banque centrale américaine. Celle qu’il a longtemps et vivement critiquée pourrait quand même être reconduite. Explications et tour d’horizon de ses concurrents

Les jours de Janet Yellen à la tête de la Réserve fédérale américaine (Fed) sont-ils comptés? L’élection de Donald Trump à la présidence et les propos sévères qu’il avait tenus à son égard pendant la campagne ne laissaient guère de place au doute. Elle devrait «avoir honte», disait celui qui était alors encore le candidat des républicains, parce qu’elle aurait maintenu les taux bas uniquement pour servir Barack Obama, mettant ainsi en doute son indépendance. Il lui a ensuite reproché l’inverse, c’est-à-dire d’étouffer l’économie américaine avec ses resserrements des taux d’intérêt.

«Grande force de stabilité»

Depuis, l’eau a coulé sous les ponts ou, plutôt, les millions de dollars ont défilé sous les planches à billets de la Fed. Alors qu’elle a avancé dans son resserrement des taux et qu’elle vient d’annoncer le début de la réduction de son bilan, l’animosité semble avoir baissé d’un cran. Celle qui a été «une très grande force de stabilité» pour l’économie américaine, aux dires de la directrice du FMI Christine Lagarde, il y a une dizaine de jours, pourrait-elle rester gouverneure au-delà de février, lorsque son mandat arrivera à terme?

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Donald Trump a changé de ton: «Je respecte beaucoup la présidente Yellen. Je l’aime bien et je la respecte, mais je n’ai pas encore pris de décision», a-t-il déclaré en septembre dernier. Une short list des candidats aurait été établie par le secrétaire au Trésor, Steve Mnuchin. Mais personne ne sait exactement quels sont les noms qu’elle contient, ni vers qui vont les préférences de Donald Trump. Le Républicain a cependant promis de se décider d’ici à mi-octobre.

Personne «formidable»

Pour Stefan Gerlach, chef économiste d’EFG et ancien vice-gouverneur de la Banque d’Irlande, Janet Yellen n’est pas seulement une personne «formidable», avec plus de «vingt ans d’expérience dans l’institution», elle est aussi le choix le plus sûr pour le président, malgré ses précédentes critiques. Car, que ferait un néophyte, qui plus est habitué des décisions éclairs, comme Gary Cohn, ex-numéro deux de Goldman Sachs et vu un temps comme le favori, à la tête de réunions «dont il ne comprendrait pas le contenu», d'une institution qui ressemble «à une université»? Le spécialiste doute pour les mêmes raisons de la candidature de Kevin Warsh, avocat, et estime que le président présentera plutôt un économiste à l’approbation du Sénat.

Valentin Bissat, économiste senior chez Mirabaud, estime aussi que «Janet Yellen laisse une économie américaine requinquée, qui connaît le plein-emploi. Les salaires commencent à augmenter». Son successeur, poursuit l’analyste, devra gérer la normalisation de la politique monétaire. «Donald Trump pourrait être tenté de nommer un responsable proche du monde des marchés au lieu d’un académicien, ce qui indiquerait une rupture», explique Valentin Bissat, qui estime que, dans ce cas, Gary Cohn, ancien de Goldman Sachs serait tout indiqué.

Réglementation bancaire en question

Un point pourrait faire pencher la balance en sa faveur, tout comme en celle de John Taylor, qui a donné son nom à la règle Taylor, considéré comme un faucon de la politique monétaire. Ou de Jerome Powell, dont le nom circule aussi. Ces derniers estiment, comme le président, qu’il faut commencer à détricoter la réglementation bancaire passée après la crise des «subprime». A ce titre, Neel Kashkari, comme Janet Yellen, fermement opposés à un tel démantèlement, se trouvent désavantagés. Toutes ces personnalités ont une tolérance variable à la faible inflation qui prévaut en ce moment, et certains semblent aussi peu à l’aise avec la politique actuelle de la Fed, qui consiste à relever graduellement les taux d’intérêt et réduire le bilan qui a enflé avec les programmes de rachat d’actifs. John Taylor, par exemple, estime que les taux devraient être plus élevés.

Le poste de gouverneur n’est pas le seul qu’il faut repourvoir. Début septembre, le vice-président de la Fed, Stanley Fischer, avait annoncé sa démission «pour des raisons personnelles». Au total, cinq des sept gouverneurs de la Fed doivent être remplacés. De quoi donner un tout autre visage – politique – au sommet de la banque centrale.


Les noms qui circulent

Janet Yellen, 71 ans, est la candidate de la continuité. Professeure à Berkeley, elle est entrée à la Fed il y a une vingtaine d’années, occupant plusieurs postes, comme celui de gouverneure de la Fed de San Francisco et vice-gouverneure de la Fed. Nommée par Barack Obama, cette démocrate est une spécialiste reconnue du marché du travail, ainsi que des causes, des mécanismes et des implications du chômage. Celle qui est diplômée de Brown et de Yale est contre un assouplissement de la réglementation des banques, ce que souhaite pourtant Donald Trump. (M. F.)

Gary Cohn, 56 ans, est l’ancien numéro 2 de la banque d’affaires Goldman Sachs et, surtout, le principal conseiller économique de Donald Trump. Il est également responsable du National Economic Council. Favori pendant quelques mois, il est tombé de son piédestal après avoir critiqué publiquement la gestion et la réaction du président républicain des événements de Charlottesville. Favorable à une dérégulation du secteur bancaire, il est aussi inquiet de la faible inflation qui persiste. Inscrit comme démocrate, il a cependant vu dans Donald Trump l’occasion de faire passer des mesures comme des baisses d’impôts. (M. F.)

John Taylor, 70 ans, serait probablement considéré comme le plus faucon de tous les candidats. Il a déjà déclaré sa farouche opposition aux politiques monétaires non conventionnelles mises en place ces dernières années. Selon lui, le programme de rachat d’actifs pour libérer la liquidité a échoué. En janvier dernier, il disait que la Fed était lente à relever les taux d’intérêt. Sur ce point précis, il ne serait pas sur la même longueur d’onde que le président Trump, qui est désormais favorable à des taux d’intérêt bas. John Taylor, partisan des moindres régulations, a collaboré avec quatre présidents américains, à savoir Gerald Ford, Jimmy Carter, George H. W. Bush et George W. Bush. (R. E.)

Kevin Warsh, 47 ans, incarne, comme John Taylor, la ligne conservatrice en politique monétaire. En janvier dernier, il déclarait ne pas comprendre la politique de taux d’intérêt bas alors que les Etats-Unis connaissaient le quasi plein-emploi ainsi que la stabilité des prix. Membre de la Fed sous la présidence de Ben Bernanke, il avait voté contre la politique d’assouplissement monétaire, avant de s’y rallier au nom du consensus. Selon un sondage de Bloomberg, c’est désormais lui le favori. Il a épousé Jane Lauder, fille de Ronald Lauder, ami personnel du président Trump et patron de la grande marque de cosmétiques Estée Lauder. (R. E.)

Jerome Powell, 64 ans, membre de la Fed depuis 2012 et qualifié de «neutre» en politique monétaire, a soutenu toutes les propositions du comité directeur. Selon l’agence Bloomberg, il est le plus consensuel des gouverneurs. En 2012, il s’était montré un brin sceptique à l’égard du programme d’assouplissement monétaire, mais s’était rallié à la proposition de Ben Bernanke, alors président. Ses chances pour succéder à Janet Yellen sont minimes. Contrairement au président Trump, il soutient le Dodd-Frank Act de 2010, qui impose une régulation accrue sur l’industrie financière. Il pourrait toutefois bénéficier du soutien du secrétaire d’Etat au Trésor, Steven Mnuchin. (R. E.)

Neel Kashkari, 41 ans, a commencé sa carrière comme ingénieur aéronautique avant d’entrer dans la finance. Il est gouverneur de la Fed de Minneapolis depuis 2016. Républicain, il est considéré comme une colombe, ce qui signifie, dans le jargon de la politique monétaire, un banquier central partisan d’une politique extrêmement expansive. C’est lui, qui, réunion après réunion, pointe le niveau faible de l’inflation et du risque que cela représente. Il soutient néanmoins la réduction graduelle du bilan de la Fed qui vient d’être entamée. Jugé encore jeune, il est partisan d’une réglementation forte du secteur bancaire, ce qui le met, lui aussi, en porte-à-faux avec le président. (M. F.)

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