L'«American Dream» au Japon? C'est possible! Il suffit d'avoir une bonne idée et de le vouloir vraiment… Créez votre société! L'exhortation est au goût du jour au pays du Soleil-Levant. Le plan de restructuration générale de l'économie – qui a débuté l'année dernière et devrait se terminer l'année prochaine – n'a pas seulement injecté des fonds pour empêcher les faillites, mais aussi pour favoriser la création d'entreprise. Les établissements de crédits publics sont là pour accorder des prêts aux débutants…

Lorsque Kentaro Iemoto a déposé sa demande au bureau des enregistrements, les employés interloqués de voir qu'il remplissait seul les formulaires requis l'ont regardé avec stupéfaction. Kentaro avait l'air de son âge: 15 ans. Rien à dire, selon la loi, il pouvait bel et bien devenir patron d'entreprise. Le profil tient du miracle… Tumeur au cerveau à l'âge de 11 ans, paraplégique, opération à 14 ans, guérison… Et une passion, Internet, qui rythme sa vie, entre l'hôpital et la maison. «Il y a un an, quand j'ai créé cette entreprise, tout le monde a voulu savoir qui j'étais. Mon âge était un hasard. Je suis tombé malade, j'ai dû me déplacer en chaise roulante, c'est à ce moment que j'ai commencé avec Internet. Dans ce monde, les progrès techniques sont rapides et le marché très difficile à pénétrer. Il était important de le faire maintenant. Ni avant ni après. Il se trouve que j'avais alors 15 ans.» Résultat: un bébé nommé «Kulala on line», un serveur spécialisé dans la réalisation de home pages. Fondée en 1997 à Nagoya, l'entreprise ouvre un bureau à Yokohama, puis à Tokyo. Aujourd'hui, la maison travaille avec 400 partenaires, 30 employés, et a réalisé son premier million de chiffre d'affaires.

Akiko Takahashi, 24 ans, passe deux ans à l'université puis arrête ses études: elle veut gagner de l'argent. Elle fait du temporaire et, mal rémunérée, se souvient tout à coup qu'une annonce passée dans un magazine pour vendre les chiots de son Shizu lui avait valu un nombre impressionnant de réponses. Elle décide alors de vendre des animaux domestiques. Particularité? Bébêtes volantes. Aussitôt choisie, aussitôt livrée. Elle crée une agence de vente par téléphone. Un petit commerce qui regroupe aujourd'hui douze employés. L'affaire marche très bien. Pour la petite histoire: la jeune femme était, enfant, férue de... prestidigitation.

Ken Okamoto: juge. A l'âge de 60 ans, cinq ans avant sa retraite, il décide de devenir restaurateur: «J'ai toujours aimé cuisiner quand j'avais du temps libre et faire le marché aussi…» Ses collègues appréciaient sa cuisine, c'est ce qui l'a décidé. «J'étais au bout du rouleau avec mon travail de juge, j'ai tout arrêté, je n'en pouvais plus. A l'école de cuisine, c'était aussi difficile face aux jeunes apprentis, le physique ne suivait pas, je devais m'entraîner encore, une fois rentré chez moi. Et puis, je suis sorti premier!» Il ouvre alors une izakaya, taverne où l'on se restaure le soir en buvant du saké. 40 mètres carrés ou il travaille seul. Il est heureux et gagne 25 000 francs par mois: «Je ne me suis pas préoccupé de savoir si j'allais réussir ou non. En cas d'échec, j'étais prêt à vendre ma maison…»

Des exemples, il y en aurait encore des dizaines tant se multiplient au Japon les anecdotes de ceux qui décident de ne compter plus que sur eux-mêmes. Une enquête réalisée par le magazine japonais Recruit fait l'autopsie des raisons invoquées dans cette tendance à l'envol. En tête, arrive le désir d'arrêter son travail, secondé par le sentiment d'avoir trouvé une bonne idée. Et enfin l'impression de pouvoir mettre davantage ses qualités en valeur comme indépendant. Si une majorité décide de plein gré, beaucoup se voient par contre dans l'obligation de réfléchir après avoir été licenciés. A la question: quel but poursuivez-vous? la réponse épouse la réalisation d'un rêve. Suivi du désir d'augmenter ses revenus, de progresser individuellement ou encore d'avoir plus de temps libre. Le choix ne se fait pas sans peur, la plus grande inquiétude résidant dans la difficulté de parvenir à avoir des revenus fixes, l'angoisse de ne pouvoir survivre et… d'embarrasser sa famille. La peur aussi que son entreprise ne manque de crédibilité par rapport aux grands groupes nippons.

Métamorphose à la mode nippone

Devant ce choix de vie, l'employé japonais n'est pas isolé. Depuis deux ans, des séminaires de formation ayant pour but d'initier les futurs patrons, ou des écoles spécialement créées à cet effet, répondent à la demande croissante. Y enseignent surtout des hommes de terrain, ayant eux-mêmes fondé leur entreprise et réussi. Certains cours sont coûteux, d'autres organisés par les préfectures offrent des tarifs très avantageux. Des universités se mettent aussi à la page en intégrant dans leur cursus des séminaires dans la même veine. Les magazines, les livres traitant du sujet envahissent les librairies et 60% des candidats à l'indépendance disent avant tout se former par ce biais-là.

Si le recours à une banque privée reste impossible, pour une aide financière, les caisses nationales de crédit prêtent, elles, assez facilement avec un intérêt fixe peu élevé, sur simple garant solvable. La somme peut aller jusqu'à un million de francs. Même si le nombre des partants reste encore toutefois au Japon bien inférieur à celui qu'on pourrait trouver en Europe et bien qu'il soit un peu trop tôt pour dire quels auront été les élus parmi tous les appelés, il n'en demeure pas moins que la crise offre des opportunités inédites que certains sont prêts à saisir. Cette «patromania» se présente encore comme l'une des nombreuses facettes de la profonde métamorphose que subit l'archipel. Elle enrichit, une fois de plus, un champ du possible qui, au Japon, ne cesse de s'élargir.