L’interview de Noriko Hama

«Au Japon, les inégalités de revenu ont augmenté depuis plus de dix ans»

Selon l’économiste Noriko Hama, la proportion de Japonais qui gagnent moins de 9600 francs par an progresse depuis des années. La politique du gouvernement ne fait qu’enrichir les riches

Noriko Hama, professeure d’économie à l’Université Doshisha à Tokyo et Kyoto

«Toute la politique des Abenomics pour relancer l’économie japonaise est sinistre»

Noriko Hama est l’une des économistes japonaises les plus critiques vis-à-vis des politiques de relance économique du gouvernement actuel baptisées Abenomics. Parfois présentée comme la «Piketty japonaise» parce qu’elle est, comme l’économiste français, spécialisée dans les inégalités, elle juge son livre «très encourageant», car «il démontre empiriquement ce [qu’elle] pense de manière plus théorique depuis longtemps».

Le Temps: Après un fort déclin de la consommation suite à la hausse de la taxe sur les produits de consommation (TVA) à 8% l’an dernier, l’économie japonaise semble se redresser grâce aux Abenomics et à la chute du prix du pétrole. Qu’en pensez-vous?

Noriko Hama: Je ne pense pas que l’économie va beaucoup mieux et ce n’est certainement pas dû aux Abenomics. En fait, c’est vrai qu’elle s’est redressée par rapport aux mois qui ont suivi la hausse de la TVA, mais on ne peut pas dire que le rebond de la consommation privée est solide. En général, l’économie est très faible, les entreprises restent très prudentes dans leurs investissements. C’est probablement dû au fait qu’elles ont dû tenir leurs promesses d’augmenter les salaires. Mais, quoi qu’il en soit, je ne pense pas que les politiques actuelles sont constructives.

– Vous avez récemment souligné qu’Abenomics rendait les riches plus riches et appauvrissait les pauvres. Y a-t-il au Japon un problème de redistribution des richesses comme aux Etats-Unis?

– Oui, le problème de l’inégalité croissante des revenus est très sérieux. Le taux de pauvreté (ndlr: personnes qui gagnent moins de 1,2 million de yens par an, soit environ 9600 francs) a augmenté régulièrement depuis des années. Il a atteint 16,1% en 2012, soit la plus récente donnée sur ce sujet. Le Japon occupait ainsi le 29e rang sur les 34 plus grandes nations et les Abenomics n’ont pas contribué à réduire les inégalités de revenus, bien au contraire. Ils se sont avant tout concentrés sur l’accroissement de la richesse des gens aisés et se sont montrés peu enclins à améliorer les conditions des personnes en situation de précarité. Les emplois temporaires et l’écart des salaires entre Tokyo et les régions ont augmenté. La situation n’est pas aussi grave qu’aux Etats-Unis, mais il faut se rappeler que le Japon ne connaissait pas de réel problème d’inégalité des revenus avant les années 80.

– Depuis quand l’inégalité des revenus s’est-elle creusée?

– Le taux de pauvreté dans la population a augmenté plus ou moins régulièrement depuis la moitié des années 80 au Japon, mais il est devenu beaucoup plus sérieux et visible après 2000. Durant la décennie perdue des années 90, tout le monde a souffert. Dès 2002, lorsque l’économie japonaise a cessé de décliner, les problèmes d’inégalité des revenus ont commencé à croître. Avec la globalisation, la concurrence s’est accrue. Les entreprises ont ciblé certains profils plus que d’autres. Les politiques salariales sont devenues très discriminatoires et les écarts de salaires ont augmenté parallèlement à la hausse des emplois temporaires.

– La problématique du manque de redistribution des richesses a été récemment illustrée par le livre de Thomas Piketty. Partagez-vous totalement son analyse?

– Dans les grandes lignes, je suis tout à fait d’accord avec lui. Son livre est très encourageant, il démontre empiriquement ce que je pense de manière plus théorique depuis longtemps. Ses données sur les économies matures sont donc très importantes.

– Les salaires semblent être la clé de réussite des Abenomics. Ne pensez-vous pas qu’ils augmenteront cette année non seulement chez les géants comme Toyota, mais également dans les petites et moyennes entreprises, qui forment l’essentiel du tissu économique nippon?

– Les perspectives de voir les petites et moyennes entreprises augmenter les salaires de manière significative sont assez limitées. Elles souffrent d’une perte de revenus et de bénéfices. Elles sont mises sous pression par les grandes entreprises avec lesquelles elles sont sous contrat. Et, même si les négociations salariales semblent indiquer une hausse des salaires chez Toyota et les autres grandes entreprises, il ne faut pas se concentrer uniquement sur les titres des journaux qui l’évoquent. Comme elles ont promis une augmentation significative des revenus pour les employés fixes, elles devront diminuer d’une manière ou d’une autre leurs coûts. Je pense donc qu’elles négocieront âprement leurs contrats avec les petites et moyennes entreprises. Elles diminueront les salaires des employés à temps partiel et temporaires tandis qu’elles augmenteront ceux des plein-temps. Pour cette raison, la masse salariale globale ne devrait pas augmenter, mais pourrait même légèrement se réduire. Les salaires réels diminuent depuis que Shinzo Abe est revenu au pouvoir (ndlr.: fin 2012) et rien n’indique que la tendance s’inversera dans un avenir proche.

– Le Japon a le taux d’endettement le plus élevé. Il correspond à 240% du PIB. Pensez-vous que la faillite du Japon est proche?

– Le pays est déjà en faillite. Cette réalité se concrétisera à un moment ou à un autre, car le Japon n’a aucun moyen d’honorer les services de sa dette et de la réduire sans provoquer un effondrement total. Au niveau mondial et du gouvernement japonais, il faudrait donc mettre en place des dispositifs qui permettent au Japon de faire faillite sans provoquer trop de dommages pour le reste de l’économie. Ce problème est d’ailleurs actuel avec la Grèce. Les politiques et les législateurs doivent répondre à la faillite des pays sérieusement. Cela ne me semble pas être une équation totalement impossible à résoudre dans la mesure où on prévoit bien des mesures pour les entreprises qui font faillite.

– En deux ans et demi, l’indice Nikkei a pratiquement doublé. Est-ce une bulle?

– Non, je ne pense pas qu’on puisse encore la qualifier de bulle. Le niveau atteint aujourd’hui résulte du travail acharné du gouvernement pour créer une bulle, mais je ne pense pas que cet objectif est atteint, car le niveau du Nikkei serait alors beaucoup plus élevé. Son niveau actuel démontre la difficulté du gouvernement à manipuler les marchés.

– Au Japon, vous êtes reconnus pour être une ardente critique des Abenomics. Quels types de politiques économiques et financières préconisez-vous?

– Il faudrait mettre nettement plus l’accent sur des politiques de redistribution des richesses. L’économie japonaise devrait être beaucoup plus inclusive qu’aujourd’hui afin de réduire la pauvreté. Cela permettrait d’enregistrer une croissance plus élevée qu’actuellement. Toutefois, je ne crois pas que la croissance en soi soit un objectif à atteindre dans une économie mature comme celle du Japon. Pour remédier à ce problème de redistribution, on devrait davantage taxer les riches. L’impôt sur le revenu est stable depuis des années, ce qui explique pourquoi les finances publiques sont en si mauvaise santé.

– Et au niveau de la politique monétaire?

– La BOJ devrait progressivement arrêter sa politique d’assouplissement monétaire. Elle provoque beaucoup de dégâts avec des taux d’intérêt aussi bas, voire négatifs. Les gens ne peuvent plus gagner d’argent avec leurs économies placées dans des banques. Les actifs se rendent compte que leur retraite ne leur permettra plus de vivre lorsqu’ils ne travailleront plus. Il est donc urgent que la BOJ revienne à une politique monétaire plus orthodoxe, mais ce n’est pas le chemin qu’elle prend. De manière générale, je refuse le terme d’Abenomics, auquel je préfère celui d’Ahonomics, que l’on pourrait traduire par politiques stupides. Toute la politique économique des Abenomics est sinistre. Au-delà de se concentrer sur l’enrichissement des plus riches, ils mettent aussi l’accent sur le retour à la force du Japon, au temps de l’impérialisme japonais. C’est ce qui fascine Shinzo Abe. Cela démontre que le gouvernement n’a pas le temps de se consacrer aux plus pauvres. Ce n’est donc pas un problème de mauvais management ou d’incompétence. Les motivations qui sous-tendent le pouvoir sont bel et bien le problème fondamental de ce gouvernement.

– Quel modèle d’Etat vous inspire?

– Le taux de pauvreté au Danemark est de 5 ou 6%, ce qui le place régulièrement parmi les trois premières nations à ce niveau. Or, macroéconomiquement parlant, le Japon est beaucoup plus riche que le Danemark. Notre pauvreté est donc insensée.

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