Les 1500 employés du Credit Suisse Group (CS Group) au Japon ont les yeux rivés sur le calendrier. Le 8 mars, les magistrats du tribunal de Tokyo se prononceront d'une part sur les agissements reprochés à la banque par l'agence de supervision financière japonaise (FSA) et d'autre part sur le cas particulier de Shinji Yamada, ancien directeur de Credit Suisse Financial Products (CSFP), poursuivi pour avoir couvert ces opérations illégales et limogé par la suite. Shinji Yamada, aujourd'hui en liberté, est accusé d'avoir aidé des entreprises nippones à dissimuler leurs dettes via l'utilisation de produits dérivés et de comptes off shore à la fin des années 90, puis d'avoir entravé l'enquête. Le CS Group, dont les bureaux furent à plusieurs reprises perquisitionnés par la police, écopa dans la foulée de son arrestation de lourdes sanctions aujourd'hui levées. Peu de temps après, des contrôles similaires, suivis eux aussi de sanctions, ont frappé d'autres banques comme le Crédit Lyonnais, la Deutsche Bank ou la banque allemande West LB.

Dans ces deux affaires, le verdict du tribunal de Tokyo (qui pourra faire l'objet d'un appel) sera donc suivi de près par l'ensemble de la communauté bancaire internationale au Japon. Depuis deux ans, les réglementations imposées aux institutions étrangères se sont en effet fortement accrues, à l'unisson de la restructuration financière en cours dans l'Archipel. L'un des derniers établissements à avoir subi une inspection de la FSA est UBS Warburg, par ailleurs sous le coup d'une enquête de la commission des opérations de bourse japonaise.

Cette mauvaise passe n'a toutefois pas été fatale au CS Group, loin s'en faut. Une nouvelle structure a été mise en place au Japon par la banque, dont les différents départements (Credit Suisse First Boston, CSFB Securities, Credit Suisse Asset Management, Credit Suisse Trust Banking, Winterthur, Credit Suisse Life…) fonctionnent désormais à Tokyo de manière indépendante, pour répondre aux exigences de l'administration nippone.

A la tête de l'ensemble a été nommé il y a tout juste un an un nouveau président japonais, Yuji Suzuki, en lien direct avec le grand patron du CS Group à Zurich, Lukas Mühlemann. Ancien directeur de l'International Bank of Japan aux Etats-Unis, Yuji Suzuki est l'architecte du rétablissement des bonnes relations entre le Credit Suisse et les autorités japonaises. Son rôle, dénué de responsabilités exécutives, est un peu celui d'un ambassadeur extraordinaire. Interview.

Le Temps: Les opérations japonaises du Credit Suisse en février 2001 souffrent-elles encore des séquelles des années noires 1999-2000?

Yuji Suzuki: Sur le plan légal, la réponse est non. Toutes les sanctions prises contre nous ont été levées par les autorités qui citent désormais en exemple la manière dont nous avons répondu à leurs exigences. Nous pouvons donc dire sans crainte que l'affaire des «sanctions» est derrière nous. Il reste, en revanche, du travail à faire pour reconquérir l'ensemble de nos clients. Mais la tendance est plus que favorable. Le gouvernement japonais vient de nous confier la gestion d'une nouvelle émission d'obligations. Nous sommes redevenus dignes de confiance aux yeux des autorités, même si notre niveau d'affaires en souffre encore.

– La banque a-t-elle tiré les leçons de cette passe douloureuse?

– Nous avons fait de notre mieux et je crois que le gouvernement japonais s'en rend compte. Nos efforts ont été appréciés au plus haut niveau. L'autre point très important est que le Credit Suisse n'a pas pris ses distances avec le Japon après les sanctions, comme certains le préconisaient. Nous avons au contraire accru nos moyens sur place. Nos effectifs sont passés de 600 à 1500. Les acquisitions locales de la division actions de Schröders et de l'assurance vie Niccos Life ont confirmé cette volonté d'étoffer notre présence dans l'Archipel. Cet attachement au Japon comme marché de premier ordre est un point décisif dans nos relations avec les pouvoirs publics.

– La restructuration financière japonaise est loin d'être terminée. La récession économique se poursuit. Ce choix est-il si judicieux?

– Le CS Group a fait le pari du Japon qui change. C'est ce nouveau Japon que nous voulons attirer vers notre banque. Demain, les fonds de pension japonais seront aussi gérés par des banques étrangères. Demain, les activités de courtage, l'assurance et la banque ne seront plus séparées comme cela est encore le cas. Demain, l'épargnant japonais se comportera autrement. Je suis persuadé que l'horizon économique et financier de l'Archipel va s'éclaircir d'ici trois à quatre ans. Partout, les restructurations s'opèrent. A terme, les 14 trillions de dollars de l'épargne nationale seront à la portée de tous. Le «big bang» financier japonais va accoucher, j'en suis persuadé, de formidables opportunités.

– Quels sont les atouts du Credit Suisse dans ce contexte?

– Cela peut paraître étrange au vu des sanctions et de nos mésaventures récentes, mais la confiance reste, je crois, notre meilleure arme. Le Credit Suisse connaît bien l'Archipel. Et vice versa. Dès 1959, notre banque a participé à la première mise sur le marché des obligations publiques japonaises, puis aux premières émissions d'actions par les géants industriels de l'époque comme Kawazaki Steel. Cette partie du monde s'ouvrait à peine à la finance mondiale et nous étions déjà là. Cela veut dire quelque chose.

– Le CS Group a donc tourné la page des sanctions…

– Mon rôle est justement d'aider l'entreprise à tourner cette page, en misant sur trois opportunités: le big bang financier dont je vous ai parlé, les restructurations industrielles en cours, et la faiblesse des institutions financières nippones. Le Japon est aujourd'hui une terre promise pour les fusions-acquisitions, et des banquiers étrangers comme nous sommes beaucoup mieux placés que nos concurrents japonais pour conseiller les entreprises concernées.

Toute l'énergie des banques japonaises est accaparée par leurs efforts de restructuration interne. Des fusions géantes entre banques ont été annoncées. Elles vont maintenant se mettre en place, sur plusieurs années pendant lesquelles leurs dirigeants vont devoir gérer l'impact social, financier et économique de ces changements. La libéralisation en cours de l'activité des banques fiduciaires (Trust Bank) ou du secteur de l'assurance est aussi riche d'opportunités. Nous devons nous engouffrer dans cette brèche.